Griffintown-Chapitre 12
27 mars, lundi matin
Robinson, ayant dû remonter chercher son manteau, son foulard et son chapeau melon, redescendit sans tarder. Ermatinger, quant à lui, ajusta avec soin son élégant chapeau de fourrure avant qu’ils ne sortent ensemble, le froid sec leur mordant légèrement les joues. Le ciel était clair, d’un bleu pâle illuminé par un soleil d’hiver qui réchauffait à peine l’air. Ermatinger portait un manteau épais à double boutonnage, dont le col de fourrure trahissait la qualité. Robinson, de son côté, avait noué une écharpe de laine autour de son cou, et ses gants de cuir usé témoignaient d’une utilisation régulière.
Le duo contourna le bâtiment et descendit une pente douce en direction du port. L’activité y battait son plein, le tumulte des voix et le fracas des caisses transportées emplissant l’air. Le quai grouillait de vie.
Le soleil éclatant de ce matin printanier jouait sur les flancs encore poudrés de neige des bâtiments qui longeaient le quai. Bien que la température oscillât autour de 35 °F, l’air vif et clair donnait une impression d’énergie. Deux imposants bateaux à vapeur étaient amarrés côte à côte, dégageant de lourdes volutes de fumée grisâtre qui montaient paresseusement dans le ciel. Les cheminées crachaient des nuages qui, en retombant, se mêlaient à l’effervescence du port, où la neige fondante laissait de petites flaques brillantes sur les pavés.
Sur le premier navire, une multitude d’ouvriers s’affairaient sans relâche, déchargeant des chariots débordant de marchandises. Vêtus de manteaux en laine usée et coiffés de casquettes en tweed ou de bonnets de laine épaisse, ils transpiraient malgré le froid. Leurs vestes, humides d’effort, collaient à leurs chemises tandis qu’ils soulevaient des caisses marquées de destinations exotiques, des tonneaux cerclés de fer, des malles en cuir éraflé et des ballots noués de cordes épaisses. Les débardeurs, criant des instructions dans un mélange chaotique de français et d’anglais, devaient souvent hausser le ton pour se faire entendre au-dessus du grincement des charrettes roulant sur les pavés irréguliers.
Non loin, un groupe de garçons effrontés s’élançaient en riant entre les piles de caisses, leurs bottines projetant de petites éclaboussures lorsqu’ils traversaient des flaques d’eau. Le contremaître, un homme à la voix rauque et au manteau rapiécé, agitait le bras pour les disperser, bien qu’il n’eût guère l’intention de les chasser réellement.
Sur le second bateau, une planche étroite et légèrement givrée faisait descendre prudemment une foule de passagers. Leurs manteaux lourds et écharpes de laine trahissaient un voyage éprouvant sous des cieux marins. Quelques marins en uniforme, au visage buriné par les vents, tendaient une main secourable avec des sourires professionnels. Une fois sur le quai, les passagers se mêlaient à l’agitation : des Hansom Cabs attendaient en ligne, leurs cochers emmitouflés dans de longs manteaux, appelant la clientèle à grands renforts de gestes et de voix portantes. Des porteurs, le dos voûté sous le poids de valises massives, avançaient avec précaution pour éviter les plaques de neige résiduelles ou les flaques traîtresses.
Sous l’ombre d’un hangar, quelques officiers en uniforme impeccablement boutonné fumaient tranquillement la pipe, leur posture détendue contrastant avec le tumulte incessant autour d’eux. La lumière du soleil se reflétait sur leurs boutons de cuivre, ajoutant un éclat à leur immobilité calculée. Pendant ce temps, des débardeurs plaisantaient bruyamment avec les voyageurs, lançant des boutades parfois audacieuses mais toujours suivies d’un rire sonore, suffisant pour dissiper toute tension.
Plus loin, une femme, emmitouflée dans un châle de laine épais, vendait des pommes fraîches depuis un panier posé à ses pieds, interpellant les passants avec une voix à la fois insistante et chantante. Les cris des mouettes, attirées par les restes de nourriture et les poissons fraîchement débarqués, se mêlaient au tintement des cloches des bateaux et au brouhaha humain. Cette symphonie vive et changeante capturait toute l’énergie d’un matin au port, où la neige fondante et le soleil éclatant promettaient l’arrivée prochaine d’un printemps encore hésitant.
Robinson s’arrêta pour observer la scène.
— Tout un spectacle, non ? Ces quais ne sont plus ce qu’ils étaient.
Ermatinger, les yeux fixés sur le port acquiesça d’un léger mouvement de tête.
— Et c’est un peu grâce à vous, continua Robinson.
— Un peu, oui, répondit Ermatinger, la voix teintée de modestie. Il fut un temps où ces quais étaient dangereux. C’était le royaume des voyous et des trafiquants.
Finalement, ils repérèrent un banc libre et s’y installèrent, leurs regards se perdant à l’horizon où les eaux du Saint-Laurent, encore parsemées de petits morceaux de glace dérivante, scintillaient sous l’éclat du soleil hivernal.
Après un moment, Ermatinger reprit d’une voix douce, presque rêveuse :
— J’aime cette ville, Silas. Elle est tellement vivante, tellement colorée.
— Pourtant, vous l’avez quittée.
— Il le fallait, répondit Ermatinger avec gravité. De nouvelles responsabilités m’attendaient.
— Oui, je sais : défendre le Canada.
— Beaucoup de choses se passaient à la frontière au début de la guerre de Sécession. Les journaux américains appelaient à envahir le Canada pour forcer la Grande-Bretagne à soutenir le Nord.
— Heureusement, tout cela est sur le point de se terminer, nota Robinson, l’air pensif.
— Pas encore tout à fait, mais cela ne saurait tarder, admit Ermatinger. Lincoln a offert aux Confédérés de signer la paix.
Ils restèrent là un moment, silencieux, chacun absorbé dans ses pensées, le tumulte du port formant une toile de fond presque apaisante.
Un silence s’installa, ponctué uniquement par le grincement des cordages au port et le tumulte des quais. Ermatinger sortit lentement un cigare de sa poche intérieure, ses gestes précis reflétant l’habitude. Ce petit plaisir, il l’avait découvert des années auparavant, lors des guerres carlistes en Espagne, où il servait comme lieutenant-colonel. À cette époque, les Espagnols faisaient venir de leur colonie des cargaisons entières de cigares cubains, une richesse exotique qu’il avait rapidement adoptée.
Il alluma le cigare avec soin, inspira une bouffée et laissa s’échapper un mince filet de fumée dans l’air frais. Après un moment, il reprit la parole, le regard pensif :
— Aujourd’hui, l’armée nordiste ne veut plus envahir le Canada. Mais ce n’est pas terminé pour autant.
— Et comment donc ?
Ermatinger, entre deux bouffées, posa un regard grave sur son interlocuteur.
— J’ai été nommé l’année dernière pour surveiller les frontières du Bas-Canada. Une autre menace se profile, plus insidieuse.
— Vous voulez parler des Fenians ? Ces Irlandais radicaux ?
— Je vois que vous êtes bien informé. Oui, ces satanés Fenians. Ils sont dangereux, Silas. Leur objectif est clair : forcer la main de la Grande-Bretagne pour obtenir l’indépendance de l’Irlande.
— Je croyais que leur combat se limitait à l’Irlande seulement.
— Jusqu’à récemment, c’était vrai. Mais tout a changé. Aux États-Unis, les Irlandais expatriés commencent à s’organiser. Ils croient que la meilleure façon de libérer leur patrie outre-Atlantique est d’attaquer le Canada.
— Attaquer le Canada ? Quel intérêt auraient-ils à le faire ?
Ermatinger expira une longue bouffée de fumée, ses traits se durcissant.
— Leur idée est d’envahir le Canada pour provoquer une guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. Si les États-Unis annexent le Canada, cela pourrait, selon eux, inspirer une révolution en Irlande.
Robinson haussa un sourcil, le ton sarcastique.
— Drôle de pari, et risqué au surplus.
— Risqué, en effet. Mais ils y croient. Et ils ne manquent pas de moyens. Les Fenians ont infiltré plusieurs organisations catholiques irlandaises, notamment à Toronto. À Montréal, ils sont plus discrets, mais bien présents.
Robinson secoua la tête.
— Je doute qu’ils trouvent beaucoup de soutien ici. Les Irlandais de Montréal ne sont pas des fanatiques.
— Peut-être pas, admit Ermatinger en hochant la tête. Mais ils sont divisés. Même s’ils rejettent en grande partie les idéaux radicaux des Fenians, beaucoup partagent leur désir de voir la domination britannique en Irlande s’achever.
Alors qu’il parlait, Ermatinger reprit son cigare, observant un instant les quais animés. Les cris des débardeurs, les pleurs des enfants, et le cliquetis métallique des roues de chariots sur les pavés emplissaient l’air. Les hennissements des chevaux ponctuaient ce tumulte. Tout cela formait un véritable théâtre de la vie quotidienne.
— William. Vous n’avez tout de même pas fait tout ce chemin pour me parler de politique.
Ermatinger esquissa un sourire, un éclat taquin dans le regard.
— Et pourquoi pas ? Vous savez bien que je vous apprécie, Silas.
— Moi aussi, William, moi aussi. Mais vous ne m’aurez pas si facilement.
— Très bien. Vous êtes toujours aussi perspicace.
Il glissa une main dans la poche intérieure de sa veste et en tira une photographie qu’il tendit à Robinson.
— Regardez ça. C’est bien votre cadavre, n’est-ce pas ?
Robinson attrapa la photo.
— Oui, c’est bien lui. Où avez-vous eu ça ?
— J’ai encore de bons contacts à Montréal, répondit Ermatinger en reprenant son cigare.
— Et qui donc ?
— Pas la peine de faire des mystères, dit Ermatinger avec un sourire. C’est Penton.
Robinson haussa les sourcils, visiblement surpris.
— Fred Penton ? Notre nouveau chef de police ?
— Lui-même.
Le regard d’Ermatinger se fit plus perçant alors qu’il fixait Robinson dans les yeux.
— Dites-moi, Silas, vous appartenez toujours à une loge maçonnique ?
— Vous aussi, n’est-ce pas, William ?
Un échange rapide, presque imperceptible, passa entre eux lorsqu’ils se serrèrent la main. Cette poignée discrète, mais codifiée, confirmait ce qu’ils savaient déjà l’un de l’autre : leur appartenance à cette société secrète qui, en silence, tissait ses liens à travers les nations.
— Penton fait partie de la même loge que moi, expliqua Ermatinger en tapotant le bord de son cigare. Il m’a remis cette photo la semaine dernière. Il connaissait mon réseau et pensait que je pouvais l’aider.
— Et alors ?
Ermatinger laissa un instant planer le silence, ses yeux rivés sur le port en contrebas.
— Je peux effectivement l’aider… et, par la même occasion, vous aider aussi. Je connais cet homme.
— Nous aussi. Nous l’avons identifié. Il s’agit de Liam O’Neil.
Un sourire énigmatique effleura les lèvres d’Ermatinger.
— Ça, c’est son nom de couverture.
— Une couverture ? s’étonna Robinson, en se redressant.
— En réalité, il s’appelait John Monahan. C’était… l’un de mes espions.
Robinson resta interdit, ses pensées semblant tourbillonner un instant. Ermatinger, imperturbable, continua d’un ton mesuré :
— J’ai reçu pour mission du gouvernement de McDonald de mettre sur pied un service secret. J’en suis le responsable pour le Bas-Canada. Cela fait plus d’un an que nous montons notre équipe. Jusqu’à présent, nous avons obtenu des résultats intéressants, notamment sur l’invasion planifiée par les Fenians.
Il inspira une dernière bouffée de son cigare avant de le tenir entre ses doigts comme une relique.
— Ces fanatiques forment une société secrète. Ils sont incroyablement difficiles à infiltrer. Nous avons donc dû faire appel à des Irlandais comme Monahan.
Robinson plissa les yeux, cherchant à démêler le fil des révélations.
— Monahan était irlandais ?
— Oui, mais un Irlandais protestant, pas catholique. Vous savez bien, Silas, à quel point ces deux communautés se détestent.
— Oui, ça ne date pas d’hier.
— Exactement. Nous avons demandé à Monahan d’infiltrer les Fenians de Montréal en se faisant passer pour un catholique. Il travaillait sur cette mission depuis plusieurs mois.
— Voilà qui explique certaines choses, admit Robinson en fronçant les sourcils. Nous avions remarqué son comportement étrange lorsqu’il se rendait à la taverne de Kate Scanlan.
Ermatinger émit un ricanement grave.
— Cette taverne est un véritable nid de Fenians. Monahan cherchait à infiltrer la communauté irlandaise catholique de Griffintown.
— Et quelqu’un a découvert ses véritables intentions, c’est cela ?
— C’est notre hypothèse. Il a été découvert et tué. Mais nous ignorons par qui. C’est précisément pour cela que je viens à vous.
Il planta ses yeux dans ceux de Robinson, son regard pesant.
— Je vous connais, Silas. Vous trouvez toujours votre homme. Mais il vous faut les bonnes informations pour commencer.
— Notre enquête stagnait, bien sûr. Nous cherchions Liam O’Neil…
— Qui n’a jamais existé, termina Ermatinger avec un hochement de tête. La couverture de Monahan était excellente, sans aucun doute. Mais qu’est-ce qui a cloché ? Comment l’ont-ils découvert ? Et surtout, qui l’a tué ?
Il fit une pause, laissant son interlocuteur digérer ces questions.
— Vous devriez orienter vos recherches du côté des Fenians.
— C’est noté, répondit Robinson.
Ermatinger poursuivit en livrant quelques informations supplémentaires sur John Monahan. Puis, d’un geste brusque, il écrasa son cigare à moitié consumé contre le sol pavé, laissant une tache sombre sur la mince couche de neige.
Les deux hommes remontèrent la pente douce vers l’imposant édifice Bonsecours. En atteignant la rue Saint-Paul, Ermatinger héla un Hansom Cab qui s’arrêta dans un bruit de roues sur les pavés.
Il se tourna vers Robinson, tendant une main ferme.
— Vous me tenez au courant ?
— Très certainement, William. Mais comment vous joindre ?
— C’est moi qui vous trouverai, Silas. Ce fut un plaisir de vous revoir.
— Partagé, répondit Robinson avec un hochement de tête.
Ermatinger monta dans la voiture. Un instant plus tard, le cab s’éloignait dans un claquement de rênes et le bruit régulier des sabots sur les pierres. Robinson resta un moment à contempler la scène avant de se détourner.
Il pénétra dans l’immeuble et grimpa les marches usées, chaque pas résonnant doucement dans la cage d’escalier. Arrivé à l’étage, il traversa le couloir familier pour rejoindre le bureau des détectives. Une nouvelle piste s’offrait à lui, et il comptait bien ne pas la laisser refroidir.