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02 Apr 2025

Griffintown-Chapitre 12

27 mars, lundi matin

Robinson, ayant dû remonter chercher son manteau, son foulard et son chapeau melon, redescendit sans tarder. Ermatinger, quant à lui, ajusta avec soin son élégant chapeau de fourrure avant qu’ils ne sortent ensemble, le froid sec leur mordant légèrement les joues. Le ciel était clair, d’un bleu pâle illuminé par un soleil d’hiver qui réchauffait à peine l’air. Ermatinger portait un manteau épais à double boutonnage, dont le col de fourrure trahissait la qualité. Robinson, de son côté, avait noué une écharpe de laine autour de son cou, et ses gants de cuir usé témoignaient d’une utilisation régulière.

Le duo contourna le bâtiment et descendit une pente douce en direction du port. L’activité y battait son plein, le tumulte des voix et le fracas des caisses transportées emplissant l’air. Le quai grouillait de vie.

Le soleil éclatant de ce matin printanier jouait sur les flancs encore poudrés de neige des bâtiments qui longeaient le quai. Bien que la température oscillât autour de 35 °F, l’air vif et clair donnait une impression d’énergie. Deux imposants bateaux à vapeur étaient amarrés côte à côte, dégageant de lourdes volutes de fumée grisâtre qui montaient paresseusement dans le ciel. Les cheminées crachaient des nuages qui, en retombant, se mêlaient à l’effervescence du port, où la neige fondante laissait de petites flaques brillantes sur les pavés.

Sur le premier navire, une multitude d’ouvriers s’affairaient sans relâche, déchargeant des chariots débordant de marchandises. Vêtus de manteaux en laine usée et coiffés de casquettes en tweed ou de bonnets de laine épaisse, ils transpiraient malgré le froid. Leurs vestes, humides d’effort, collaient à leurs chemises tandis qu’ils soulevaient des caisses marquées de destinations exotiques, des tonneaux cerclés de fer, des malles en cuir éraflé et des ballots noués de cordes épaisses. Les débardeurs, criant des instructions dans un mélange chaotique de français et d’anglais, devaient souvent hausser le ton pour se faire entendre au-dessus du grincement des charrettes roulant sur les pavés irréguliers.

Non loin, un groupe de garçons effrontés s’élançaient en riant entre les piles de caisses, leurs bottines projetant de petites éclaboussures lorsqu’ils traversaient des flaques d’eau. Le contremaître, un homme à la voix rauque et au manteau rapiécé, agitait le bras pour les disperser, bien qu’il n’eût guère l’intention de les chasser réellement.

Sur le second bateau, une planche étroite et légèrement givrée faisait descendre prudemment une foule de passagers. Leurs manteaux lourds et écharpes de laine trahissaient un voyage éprouvant sous des cieux marins. Quelques marins en uniforme, au visage buriné par les vents, tendaient une main secourable avec des sourires professionnels. Une fois sur le quai, les passagers se mêlaient à l’agitation : des Hansom Cabs attendaient en ligne, leurs cochers emmitouflés dans de longs manteaux, appelant la clientèle à grands renforts de gestes et de voix portantes. Des porteurs, le dos voûté sous le poids de valises massives, avançaient avec précaution pour éviter les plaques de neige résiduelles ou les flaques traîtresses.

Sous l’ombre d’un hangar, quelques officiers en uniforme impeccablement boutonné fumaient tranquillement la pipe, leur posture détendue contrastant avec le tumulte incessant autour d’eux. La lumière du soleil se reflétait sur leurs boutons de cuivre, ajoutant un éclat à leur immobilité calculée. Pendant ce temps, des débardeurs plaisantaient bruyamment avec les voyageurs, lançant des boutades parfois audacieuses mais toujours suivies d’un rire sonore, suffisant pour dissiper toute tension.

Plus loin, une femme, emmitouflée dans un châle de laine épais, vendait des pommes fraîches depuis un panier posé à ses pieds, interpellant les passants avec une voix à la fois insistante et chantante. Les cris des mouettes, attirées par les restes de nourriture et les poissons fraîchement débarqués, se mêlaient au tintement des cloches des bateaux et au brouhaha humain. Cette symphonie vive et changeante capturait toute l’énergie d’un matin au port, où la neige fondante et le soleil éclatant promettaient l’arrivée prochaine d’un printemps encore hésitant.

Robinson s’arrêta pour observer la scène.

— Tout un spectacle, non ? Ces quais ne sont plus ce qu’ils étaient.

Ermatinger, les yeux fixés sur le port acquiesça d’un léger mouvement de tête.

— Et c’est un peu grâce à vous, continua Robinson.

— Un peu, oui, répondit Ermatinger, la voix teintée de modestie. Il fut un temps où ces quais étaient dangereux. C’était le royaume des voyous et des trafiquants.

Finalement, ils repérèrent un banc libre et s’y installèrent, leurs regards se perdant à l’horizon où les eaux du Saint-Laurent, encore parsemées de petits morceaux de glace dérivante, scintillaient sous l’éclat du soleil hivernal.

Après un moment, Ermatinger reprit d’une voix douce, presque rêveuse :

— J’aime cette ville, Silas. Elle est tellement vivante, tellement colorée.

— Pourtant, vous l’avez quittée.

— Il le fallait, répondit Ermatinger avec gravité. De nouvelles responsabilités m’attendaient.

— Oui, je sais : défendre le Canada.

— Beaucoup de choses se passaient à la frontière au début de la guerre de Sécession. Les journaux américains appelaient à envahir le Canada pour forcer la Grande-Bretagne à soutenir le Nord.

— Heureusement, tout cela est sur le point de se terminer, nota Robinson, l’air pensif.

— Pas encore tout à fait, mais cela ne saurait tarder, admit Ermatinger. Lincoln a offert aux Confédérés de signer la paix.

Ils restèrent là un moment, silencieux, chacun absorbé dans ses pensées, le tumulte du port formant une toile de fond presque apaisante.

Un silence s’installa, ponctué uniquement par le grincement des cordages au port et le tumulte des quais. Ermatinger sortit lentement un cigare de sa poche intérieure, ses gestes précis reflétant l’habitude. Ce petit plaisir, il l’avait découvert des années auparavant, lors des guerres carlistes en Espagne, où il servait comme lieutenant-colonel. À cette époque, les Espagnols faisaient venir de leur colonie des cargaisons entières de cigares cubains, une richesse exotique qu’il avait rapidement adoptée.

Il alluma le cigare avec soin, inspira une bouffée et laissa s’échapper un mince filet de fumée dans l’air frais. Après un moment, il reprit la parole, le regard pensif :

— Aujourd’hui, l’armée nordiste ne veut plus envahir le Canada. Mais ce n’est pas terminé pour autant.

— Et comment donc ?

Ermatinger, entre deux bouffées, posa un regard grave sur son interlocuteur.

— J’ai été nommé l’année dernière pour surveiller les frontières du Bas-Canada. Une autre menace se profile, plus insidieuse.

— Vous voulez parler des Fenians ? Ces Irlandais radicaux ?

— Je vois que vous êtes bien informé. Oui, ces satanés Fenians. Ils sont dangereux, Silas. Leur objectif est clair : forcer la main de la Grande-Bretagne pour obtenir l’indépendance de l’Irlande.

— Je croyais que leur combat se limitait à l’Irlande seulement.

— Jusqu’à récemment, c’était vrai. Mais tout a changé. Aux États-Unis, les Irlandais expatriés commencent à s’organiser. Ils croient que la meilleure façon de libérer leur patrie outre-Atlantique est d’attaquer le Canada.

— Attaquer le Canada ? Quel intérêt auraient-ils à le faire ?

Ermatinger expira une longue bouffée de fumée, ses traits se durcissant.

— Leur idée est d’envahir le Canada pour provoquer une guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. Si les États-Unis annexent le Canada, cela pourrait, selon eux, inspirer une révolution en Irlande.

Robinson haussa un sourcil, le ton sarcastique.

— Drôle de pari, et risqué au surplus.

— Risqué, en effet. Mais ils y croient. Et ils ne manquent pas de moyens. Les Fenians ont infiltré plusieurs organisations catholiques irlandaises, notamment à Toronto. À Montréal, ils sont plus discrets, mais bien présents.

Robinson secoua la tête.

— Je doute qu’ils trouvent beaucoup de soutien ici. Les Irlandais de Montréal ne sont pas des fanatiques.

— Peut-être pas, admit Ermatinger en hochant la tête. Mais ils sont divisés. Même s’ils rejettent en grande partie les idéaux radicaux des Fenians, beaucoup partagent leur désir de voir la domination britannique en Irlande s’achever.

Alors qu’il parlait, Ermatinger reprit son cigare, observant un instant les quais animés. Les cris des débardeurs, les pleurs des enfants, et le cliquetis métallique des roues de chariots sur les pavés emplissaient l’air. Les hennissements des chevaux ponctuaient ce tumulte. Tout cela formait un véritable théâtre de la vie quotidienne.

— William. Vous n’avez tout de même pas fait tout ce chemin pour me parler de politique.

Ermatinger esquissa un sourire, un éclat taquin dans le regard.

— Et pourquoi pas ? Vous savez bien que je vous apprécie, Silas.

— Moi aussi, William, moi aussi. Mais vous ne m’aurez pas si facilement.

— Très bien. Vous êtes toujours aussi perspicace.

Il glissa une main dans la poche intérieure de sa veste et en tira une photographie qu’il tendit à Robinson.

— Regardez ça. C’est bien votre cadavre, n’est-ce pas ?

Robinson attrapa la photo.

— Oui, c’est bien lui. Où avez-vous eu ça ?

— J’ai encore de bons contacts à Montréal, répondit Ermatinger en reprenant son cigare.

— Et qui donc ?

— Pas la peine de faire des mystères, dit Ermatinger avec un sourire. C’est Penton.

Robinson haussa les sourcils, visiblement surpris.

— Fred Penton ? Notre nouveau chef de police ?

— Lui-même.

Le regard d’Ermatinger se fit plus perçant alors qu’il fixait Robinson dans les yeux.

— Dites-moi, Silas, vous appartenez toujours à une loge maçonnique ?

— Vous aussi, n’est-ce pas, William ?

Un échange rapide, presque imperceptible, passa entre eux lorsqu’ils se serrèrent la main. Cette poignée discrète, mais codifiée, confirmait ce qu’ils savaient déjà l’un de l’autre : leur appartenance à cette société secrète qui, en silence, tissait ses liens à travers les nations.

— Penton fait partie de la même loge que moi, expliqua Ermatinger en tapotant le bord de son cigare. Il m’a remis cette photo la semaine dernière. Il connaissait mon réseau et pensait que je pouvais l’aider.

— Et alors ?

Ermatinger laissa un instant planer le silence, ses yeux rivés sur le port en contrebas.

— Je peux effectivement l’aider… et, par la même occasion, vous aider aussi. Je connais cet homme.

— Nous aussi. Nous l’avons identifié. Il s’agit de Liam O’Neil.

Un sourire énigmatique effleura les lèvres d’Ermatinger.

— Ça, c’est son nom de couverture.

— Une couverture ? s’étonna Robinson, en se redressant.

— En réalité, il s’appelait John Monahan. C’était… l’un de mes espions.

Robinson resta interdit, ses pensées semblant tourbillonner un instant. Ermatinger, imperturbable, continua d’un ton mesuré :

— J’ai reçu pour mission du gouvernement de McDonald de mettre sur pied un service secret. J’en suis le responsable pour le Bas-Canada. Cela fait plus d’un an que nous montons notre équipe. Jusqu’à présent, nous avons obtenu des résultats intéressants, notamment sur l’invasion planifiée par les Fenians.

Il inspira une dernière bouffée de son cigare avant de le tenir entre ses doigts comme une relique.

— Ces fanatiques forment une société secrète. Ils sont incroyablement difficiles à infiltrer. Nous avons donc dû faire appel à des Irlandais comme Monahan.

Robinson plissa les yeux, cherchant à démêler le fil des révélations.

— Monahan était irlandais ?

— Oui, mais un Irlandais protestant, pas catholique. Vous savez bien, Silas, à quel point ces deux communautés se détestent.

— Oui, ça ne date pas d’hier.

— Exactement. Nous avons demandé à Monahan d’infiltrer les Fenians de Montréal en se faisant passer pour un catholique. Il travaillait sur cette mission depuis plusieurs mois.

— Voilà qui explique certaines choses, admit Robinson en fronçant les sourcils. Nous avions remarqué son comportement étrange lorsqu’il se rendait à la taverne de Kate Scanlan.

Ermatinger émit un ricanement grave.

— Cette taverne est un véritable nid de Fenians. Monahan cherchait à infiltrer la communauté irlandaise catholique de Griffintown.

— Et quelqu’un a découvert ses véritables intentions, c’est cela ?

— C’est notre hypothèse. Il a été découvert et tué. Mais nous ignorons par qui. C’est précisément pour cela que je viens à vous.

Il planta ses yeux dans ceux de Robinson, son regard pesant.

— Je vous connais, Silas. Vous trouvez toujours votre homme. Mais il vous faut les bonnes informations pour commencer.

— Notre enquête stagnait, bien sûr. Nous cherchions Liam O’Neil…

— Qui n’a jamais existé, termina Ermatinger avec un hochement de tête. La couverture de Monahan était excellente, sans aucun doute. Mais qu’est-ce qui a cloché ? Comment l’ont-ils découvert ? Et surtout, qui l’a tué ?

Il fit une pause, laissant son interlocuteur digérer ces questions.

— Vous devriez orienter vos recherches du côté des Fenians.

— C’est noté, répondit Robinson.

Ermatinger poursuivit en livrant quelques informations supplémentaires sur John Monahan. Puis, d’un geste brusque, il écrasa son cigare à moitié consumé contre le sol pavé, laissant une tache sombre sur la mince couche de neige.

Les deux hommes remontèrent la pente douce vers l’imposant édifice Bonsecours. En atteignant la rue Saint-Paul, Ermatinger héla un Hansom Cab qui s’arrêta dans un bruit de roues sur les pavés.

Il se tourna vers Robinson, tendant une main ferme.

— Vous me tenez au courant ?

— Très certainement, William. Mais comment vous joindre ?

— C’est moi qui vous trouverai, Silas. Ce fut un plaisir de vous revoir.

— Partagé, répondit Robinson avec un hochement de tête.

Ermatinger monta dans la voiture. Un instant plus tard, le cab s’éloignait dans un claquement de rênes et le bruit régulier des sabots sur les pierres. Robinson resta un moment à contempler la scène avant de se détourner.

Il pénétra dans l’immeuble et grimpa les marches usées, chaque pas résonnant doucement dans la cage d’escalier. Arrivé à l’étage, il traversa le couloir familier pour rejoindre le bureau des détectives. Une nouvelle piste s’offrait à lui, et il comptait bien ne pas la laisser refroidir.

26 Mar 2025

Griffintown-Chapitre 11

Aidan Walsh et sa bande

27 mars, lundi matin
 
C’était un lundi matin terne, où le ciel plombé semblait hésiter entre les nuages et le soleil. Dans leur bureau exigu du poste de police central, les quatre détectives s’étaient réunis comme chaque semaine. Une odeur tenace de papier humide et de tabac froid flottait dans l’air, mêlée aux relents de boue que les bottes avaient apportée de l’extérieur. Cela faisait presque deux semaines qu’un cadavre avait été découvert dans la ruelle sombre jouxtant la taverne de Kate Scanlan. On avait fini par identifier l’homme : Liam O’Neil. Mais au-delà de son nom, il n’existait pratiquement aucune autre information.
 
— Cette enquête est frustrante, lâcha Miss Dupuis, la nouvelle recrue, qui semblait moins crispée qu’à ses débuts. Est-ce toujours aussi laborieux ?
 
— Pas toujours à ce point, admit Robinson en s’adossant à sa chaise, qui protesta d’un grincement sec. Mais souvent, oui.
 
Depuis la semaine précédente, le portrait d’O’Neil circulait dans tous les postes de police de la ville. Les constables en service glissaient une copie dans leur manteau ou leur chapeau. Malgré cette diffusion massive, les recensements, aussi lacunaires qu’ils étaient, n’offraient aucune piste. Les archives criminelles étaient tout aussi muettes. C’était comme si Liam O’Neil avait été un fantôme, vivant en marge de tout registre.
 
— On n’avance pas, pesta Kelly, le ton mordant. Cette affaire devrait aller directement à la pile des « crimes non résolus ». On perd notre temps ici ; il y a des enquêtes plus urgentes.
 
— Peut-être, mais au moins l’affaire du vol de banque progresse, intervint Morin.
 
— Tu as enfin mis la main sur Walsh, alors ? demanda Kelly, sourcils levés.
 
— Ça n’a pas été une partie de plaisir, je te le garantis, répondit Morin. J’ai écumé des dizaines de maisons pour savoir où il se cachait. Dès qu’on prononçait son nom, les portes se fermaient à double tour.
 
— Comment as-tu réussi à le coincer, dans ce cas ?
 
Morin fit une pause dramatique, avant d’admettre :
 
— C’est Miss Dupuis qu’il faut remercier.
 
À ces mots, Dupuis baissa modestement les yeux, mais un léger sourire trahissait sa fierté. Morin, qui n’avait pas caché son scepticisme face à l’arrivée de cette nouvelle recrue, semblait maintenant ravi de son aide.
 
— Allons, ce n’était pas seulement moi, protesta-t-elle, visiblement gênée par l’éloge.
 
Alors, raconte ! s’enquit Kelly, intrigué.
 
— Rien de magique, répliqua-t-elle. Beaucoup d’huile de coude et de patience. J’ai fouillé dans les recensements, les archives policières, et surtout… les journaux.
 
— Les journaux ? répéta Robinson, un sourcil levé.
 
— Oui, ils regorgent souvent d’informations oubliées. J’ai épluché des articles remontant à plusieurs années. Et j’ai trouvé des choses intéressantes.
 
— Quoi donc ? 
 
— Un article de 1862, dit-elle avec calme, le regard brillant d’excitation. On y parlait de Walsh comme d’un chef de gang à Griffintown.
 
— Un chef de gang à 19 ans ? s’étonna Kelly.
 
— Précisément. L’article le dépeignait comme un meneur précoce, entouré d’une bande de quatre ou cinq jeunes vauriens de son âge. Ils semaient la terreur dans certains secteurs du quartier.
 
— Et la police ne faisait rien ? 
 
— Je n’ai pas d’information là-dessus. En tout cas, le journaliste n’était pas tendre avec nos collègues de l’époque, confirma Dupuis en haussant les épaules.
 
Morin se redressa soudain, l’air pensif.
 
— Attends… Une bande de jeunes vauriens… Et si…
 
— Tu penses à ce que je pense, le coupa Kelly.
 
— Ouais. Et si c’était cette bande qui avait réglé son compte à Leclerc ? Ces satanés vauriens…
 
— Trop tôt pour conclure, intervint Robinson d’un ton autoritaire. Continue, Dupuis. Qu’as-tu découvert d’autre ?
 
— Un autre article, plus récent, rapportait son arrestation pour un vol.
 
— Celui qui figure dans son dossier criminel, précisa Morin.
 
— Exact. Mais l’article mentionnait un détail crucial : on avait trouvé sa cache. Le butin avait été dissimulé dans un entrepôt désaffecté qui servait autrefois à la construction du canal Lachine.
 
Un silence accueillit cette révélation. Le vent sifflait contre les fenêtres du bureau, comme pour souligner l’importance de cette nouvelle.
 
— Un entrepôt désaffecté, murmura Kelly, son regard s’assombrissant. Bien sûr… C’est là que vous l’avez retrouvé, n’est-ce pas ?
 
Morin reprit la parole en hochant légèrement la tête, comme pour se remémorer les détails de son récit.
 
— On savait qu’il se cachait depuis une semaine, mais on n’a pas pu mettre la main sur lui. C’est Miss Dupuis qui nous a mis sur la bonne piste. J’ai pris deux constables avec moi, et nous sommes partis à l’entrepôt. Pour maximiser nos chances, nous y sommes allés à l’aube, quand il devait encore dormir. L’air était glacial, et une fine couche de neige s’était posée sur le sol, étouffant nos pas. Il n’a rien vu venir. Il n’a rien entendu non plus. En moins de deux, on l’avait capturé. Le pauvre gars était en piteux état, amaigri, sûrement à jeun depuis des jours.
 
— Et maintenant ? Où est-il ? demanda Kelly, les bras croisés, son regard perçant planté sur Morin.
 
— En cellule, ici, répondit ce dernier avec un léger sourire. Ironiquement, il semble soulagé. Cela fait deux jours qu’il s’empiffre aux frais de la Reine et qu’il profite d’une bonne couchette. Franchement, il a l’air presque heureux.
 
Un silence s’installa dans la pièce. La lumière de la matinée perçait à peine à travers les carreaux embués, et chacun semblait perdu dans ses pensées. Puis Miss Dupuis, assise près du poêle qui diffusait une chaleur timide, leva les yeux vers Robinson, qui lui fit un petit signe d’encouragement.
 
— Chef, dit-elle en hésitant un instant, qu’est-ce qu’on fait avec l’enlèvement de la fille de D’Arcy McGee ?
 
Morin fronça les sourcils.
 
— De quoi parles-tu, Miss Dupuis ?
 
C’est Robinson qui prit la parole pour répondre :
 
— La fille de D’Arcy McGee aurait été enlevée jeudi dernier. Son père a reçu une lettre de chantage. On prétend qu’elle est retenue en otage.
 
— Vous dites bien « aurait été » ? releva Kelly avec un ton suspicieux.
 
— Oui, parce que je ne suis pas convaincu que ce soit le cas. Miss Dupuis, explique-leur ce que tu as appris de Shannon.
 
Robinson se tourna vers elle et ajouta :
 
— Shannon, c’est la fille de mon ami Thomas Ryan. Nous avons partagé un repas hier soir.
 
Miss Dupuis hocha la tête.
 
— Oui, voilà. Après le souper, j’ai passé un moment avec Shannon.
 
Elle tourna ses yeux vifs vers Morin et Kelly.
 
— Shannon est comme une cousine pour moi. Quand on se retrouve, on échange des tas de commérages.
 
— Ah, les filles et leurs ragots, lança Kelly avec un sourire goguenard. Que pouvez-vous bien raconter sur nous, pauvres hommes ?
 
Miss Dupuis lui renvoya un regard narquois.
 
— Tu serais surpris, Kelly. Mais rassure-toi : parler des hommes, c’est bien trop ennuyant. Nous avons beaucoup d’autres choses plus intéressantes à dire.
 
Cette réplique arracha un éclat de rire général, même à Kelly, qui secoua la tête en riant. Encouragée, Dupuis continua :
 
— Nous discutions de tout et de rien, jusqu’à ce que Shannon me parle de Frasa, la fille de D’Arcy McGee.
 
— Celle qui a été enlevée ? demanda Kelly, son sourire disparaissant aussitôt.
 
— Oui, elle-même. Shannon et Frasa fréquentent le même collège. Bien que Shannon soit un peu plus âgée, elles sont amies. Frasa lui confie souvent des choses qu’elle ne dit pas à ses parents. Et Shannon m’a révélé que Frasa avait un amoureux secret.
 
— Un amoureux secret ? reprit Morin, soudain attentif.
 
— Oui. Elle ne voulait pas que ses parents soient au courant, car ils n’auraient jamais accepté cette relation.
 
— Pourquoi ? demanda Morin
 
— Parce que son amoureux est un Irlandais protestant, répondit Dupuis. Un scandale pour D’Arcy McGee, un catholique convaincu. Frasa allait donc le rejoindre en secret dès que possible.
 
— Et ce garçon, qui est-il ? s’impatienta Kelly.
 
— Shannon ne connaît que son prénom : Rowan. Selon elle, c’est le plus beau garçon de la terre, fort, intelligent… Frasa était follement amoureuse.
 
Robinson, les bras croisés, reprit :
 
— Voilà pourquoi j’ai des doutes sur cette prétendue prise d’otage. Et si elle s’était simplement enfuie avec lui ? Elle savait que ses parents n’approuveraient jamais leur relation.
 
— Et la lettre de chantage, alors ? répliqua Morin, son ton sec.
 
Robinson haussa les épaules, l’air pensif.
 
— C’est là que ça coince, en effet. Une lettre de chantage ne cadre pas avec une fugue amoureuse. Il y a encore quelque chose qui nous échappe.
 
Le silence retomba. Les visages concentrés trahissaient une réflexion intense, tandis que le vent froid continuait de siffler dehors.
 
 
À ce moment précis, trois coups secs résonnèrent contre la porte.
 
— Entrez ! tonna Kelly, sans détourner les yeux d’un document posé sur la table.
 
La porte s’ouvrit doucement, laissant apparaître un tout jeune constable dans un uniforme impeccable, à peine trop large pour ses épaules. Son visage juvénile trahissait une nervosité qu’il s’efforçait de contenir.
 
— Monsieur Robinson… Un certain monsieur… heu… Hermann vous demande, dit-il d’une voix hésitante, les mots trébuchant presque hors de sa bouche.
 
Robinson leva un sourcil.
 
— Hermann ? Hermann, comment ? demanda-t-il, sa voix teintée de curiosité.
 
Le constable parut fouiller dans sa mémoire.
 
— Je pense que c’est… Hermann Tanguay. Il dit qu’il vous connaît.
 
— Ermatinger, idiot. Ermatinger ! rugit Kelly, visiblement exaspéré.
 
Le jeune homme rougit violemment, bafouillant un « Ah bon… » confus.
 
— C’est notre ancien chef de police, ajouta Kelly, levant les yeux au ciel. Évidemment, à son époque, tu devais encore avoir des couches aux fesses. D’ailleurs, ta mère te mettait-elle des couches ?
 
— Heu… Je pense que oui… répondit le constable, visiblement décontenancé.
 
Robinson étouffa un sourire et intervint d’un ton calme :
 
— Très bien, constable. Descendez et dites à cet homme que je vais le rejoindre immédiatement.
 
Le jeune homme s’inclina maladroitement avant de disparaître, refermant la porte avec un bruit sourd. Dès que Robinson quitta la pièce, Morin, adossé nonchalamment à sa chaise, tourna la tête vers Kelly.
 
— J’ai entendu parler d’Ermatinger. Il a toute une réputation, murmura-t-il, presque pour lui-même.
 
— C’est peu de le dire, répliqua Kelly, redressant son assise. Tout un bonhomme, ce Ermatinger. Il avait fait ses preuves comme militaire bien avant de rejoindre la police. Il a réglé des troubles majeurs, notamment ceux du canal de Lachine. Et tu te souviens de l’affaire Gavazzi ?
 
Morin hocha la tête.
 
— Les émeutes, oui.
 
— Eh bien, il a été blessé lors de ces événements. Un vrai dur à cuire. Il était le premier véritable chef de police de Montréal, à l’époque où on l’appelait encore « Surintendant ». Il a mis de l’ordre là où il n’y en avait pas et a façonné notre police telle qu’on la connaît aujourd’hui.
 
Miss Dupuis, jusque-là silencieuse, croisa les bras et se tourna vers Kelly.
 
— Il connaît le chef, alors ?
 
Kelly haussa les épaules, comme si la réponse allait de soi.
 
— Bien sûr. C’est lui qui l’a engagé pour monter ce bureau des détectives. À l’époque, on n’était que trois : le chef, Leclerc, et moi.
 
Miss Dupuis esquissa un sourire, légèrement moqueur.
 
— Tu sembles l’admirer, Kelly.
 
— Admirer ? répliqua-t-il, sa voix empreinte d’une intensité inhabituelle. Cet homme n’avait peur de rien. Il est resté aux côtés du chef même quand les enquêtes devenaient délicates sur le plan politique. Ce n’est pas tout le monde qui aurait osé.
 
— Ils sont restés en contact ?
 
— Ça, je ne sais pas. Mais je sais qu’à l’époque, ils s’appelaient par leur prénom. Quand tu travailles avec quelqu’un comme Ermatinger, ça veut tout dire.
 
Miss Dupuis, les lèvres pincées, opina doucement.
 
— Oui… c’est tout dire, en effet, murmura-t-elle. Je connais le chef assez bien pour savoir qu’il ne s’adresse que rarement aux gens par leur prénom.
 
Le silence retomba, ponctué seulement par le crépitement apaisant des flammes dans le poêle. Dehors, le soleil perça enfin les nuages hivernaux, projetant ses rayons dorés à travers les fenêtres embuées et salies par la suie. Une lumière hésitante envahit le bureau, dessinant des reflets mouvants sur les murs et illuminant les moindres particules de poussière flottant dans l’air.
 
Arrivé au rez-de-chaussée, Robinson aperçut un homme imposant, à la carrure d’un bûcheron et au port altier. Sa barbe fournie lui donnait un air sauvage, tandis que ses longs cheveux encadraient un visage marqué par une vie bien remplie. Ses yeux, légèrement bridés, héritage de sa mère, fille d’un chef Sauteux, reflétaient une lueur intense.
 
Ermatinger s’avança avec une démarche assurée. Avant même qu’il n’ouvre la bouche, Robinson tendit la main, un sourire franc illuminant son visage.
 
— Cher William, quel plaisir de vous voir ! Cela fait une éternité.
 
Ermatinger, tout aussi ravi, serra sa main avec vigueur, son étreinte témoignant de l’amitié qui les liait.
 
— Cher Silas, répondit-il simplement, son ton empreint d’une sincérité rare.
 
Robinson, d’un regard curieux, fit un geste en direction des bureaux.
 
— Alors, qu’est-ce qui vous amène dans votre ancienne demeure ? Seriez-vous en quête des fantômes du passé ?
 
— Oh non, Silas ! Je vous les laisse bien volontiers. Cela dit, rien n’a vraiment changé ici, n’est-ce pas ?
 
— Pas tout à fait, sourit Robinson. Le bureau des détectives s’est agrandi cependant. Nous avons enfin un nouveau local. J’ai réussi à débloquer les fonds… que mon ancien chef de police me refusait obstinément.
 
Ils éclatèrent de rire, le son vibrant dans le couloir étroit, évoquant sans effort la camaraderie des temps anciens.
 
— Venez, je vais vous faire visiter, proposa Robinson avec entrain.
 
— Non, merci, Silas. Je ne suis pas homme à courir après la nostalgie.
 
— Alors, pourquoi êtes-vous ici, William ?
 
Ermatinger baissa la voix, jetant un coup d’œil autour d’eux.
 
— Je dois vous parler de quelque chose… mais pas ici.
 
Robinson esquissa un sourire amusé.
 
— Toujours aussi mystérieux ! Allons au port. Avec un soleil pareil, il serait criminel de rester enfermés.
 
 

19 Mar 2025

Griffintown-Chapitre 10

Un bal au Victoria Rink

26 mars, dimanche soir

À la fin du repas chez Thomas Ryan, ce dimanche de la fin de mars, les invités s’étaient dispersés en trois groupes, comme le voulait l’étiquette. Les hommes, enveloppés dans une fumée légère de cigares, sirotaient leur whisky dans le salon où l’odeur chaude du bois brûlé se mêlait aux accents du cuir des fauteuils. Non loin, dans la cuisine, les deux femmes, avec la bonne, s’affairaient dans un ballet discret de vaisselle et d’éclats de voix étouffés. Quant aux deux jeunes filles, Thérèse (Miss Dupuis) et Shannon, elles s’étaient éclipsées dans la chambre de cette dernière à l’étage, loin du tumulte du rez-de-chaussée.

Les familles Ryan et Robinson entretenaient des liens depuis une décennie, scellés par le mariage de Robinson avec la veuve Rosalie Cadrin-Dupuis. Dès leur première rencontre, Thérèse, fille de Rosalie, et Shannon, alors toute jeune, s’étaient entendues à merveille. Thérèse, âgée de onze ans à l’époque, avait tout de suite pris Shannon sous son aile, bien qu’aucun lien de sang ne les unisse. Pour Shannon, Thérèse était devenue une sorte de grande sœur bienveillante, une confidente et un modèle. Le collège de la Congrégation des Sœurs de Notre-Dame avait renforcé cette complicité, malgré les différences d’âge et de niveau scolaire.

Ce soir-là, comme à leur habitude, les deux jeunes filles s’étaient réfugiées dans la chambre de Shannon. La pièce, tapissée d’un papier peint fleuri légèrement fané, était un cocon de chaleur dans un manoir que le froid de la journée peinait à épargner. Elles étaient installées sur le lit recouvert d’édredons moelleux, d’un rouge profond, qui offraient un contraste chaleureux aux fenêtres où la neige fondue s’accumulait en minces bourrelets glacés. Le vent, bien que faible, sifflait parfois, glissant entre les cadres mal ajustés. Quelques chandelles vacillantes jetaient une lumière dansante sur leurs visages.

— Parfois, j’ai l’impression que tout change trop vite, avoua Thérèse en tirant sur le col de son châle de laine sombre, usé mais soigneusement entretenu. Sa voix, basse, portait une gravité rare chez une jeune femme de vingt ans.

Shannon, enveloppée dans une robe en flanelle bleue ornée d’un simple col blanc, se tourna vers elle avec un sourire léger. Ses cheveux blonds, tirés en un chignon flou, brillaient sous la lueur vacillante.

— Tu dis ça, mais toi, tu es déjà une femme. Moi, je suis encore une gamine pour tout le monde, fit-elle remarquer, son ton à la fois taquin et pensif.

Les conversations entre elles alternaient entre légèreté et confidences profondes. Elles parlaient des cours, des amies de collège, mais aussi des garçons qu’elles croisaient en ville ou à l’église, un sujet qui faisait toujours rougir Shannon et sourire Thérèse. Shannon, avec son allure vive et ses yeux clairs, attirait naturellement l’attention. Il émanait d’elle une gaieté solaire, même dans ces journées grises de mars.

Leurs rires s’élevaient parfois au-dessus du murmure du vent, remplissant la pièce d’une chaleur que les édredons seuls ne pouvaient offrir. Pourtant, au-delà de cette légèreté apparente, une certaine gravité planait dans l’air ce soir-là, comme si le monde extérieur, avec ses tensions et ses secrets, s’était glissé entre les murs épais du manoir.

— Il y a trop longtemps, Thérèse, dit Shannon, une pointe de reproche dans la voix.

— C’est vrai. Nous ne nous sommes pas vues depuis que j’ai quitté le collège. Cela fait trop longtemps, répondit Thérèse en hochant doucement la tête.

— Deux ans déjà… Tu es resplendissante.

— Merci, et toi aussi.

Shannon, assise bien droite sur le bord du lit, joignit ses mains sur ses genoux recouverts d’une robe de laine épaisse, d’un gris chiné qui rehaussait la lumière claire de ses yeux. Elle tourna vers Thérèse un regard curieux.

— Que deviens-tu donc, Thérèse ? 

— Je travaille pour un photographe, répondit Thérèse avec une apparente légèreté, bien qu’un éclair d’hésitation passa dans ses yeux.

— Ah bon ! Tu vas me prendre en photo alors ? Shannon souriait de toutes ses dents, ses boucles blondes encadrant son visage radieux.

— Si tu veux, répondit Thérèse avec un petit rire.

Mais celle-ci se garda bien de révéler à son amie sa véritable occupation dans l’équipe des détectives de la police de Montréal. Elle connaissait trop bien Shannon, dont l’enthousiasme effervescent aurait inévitablement déclenché une avalanche de questions, ce qu’elle voulait éviter à tout prix.

— Et toi, Shannon, comment ça va au collège ? reprit Thérèse, détournant habilement la conversation.

— Encore quelques années à tenir le coup, soupira Shannon, jetant un coup d’œil distrait à travers la fenêtre embuée. 

Dehors, le ciel bas et gris menaçait d’un crachin froid, tandis que des traces de neige fondue s’agglutinaient aux rebords.

— Mais tu es bien là-bas ? s’enquit Thérèse, en réajustant son châle de laine sombre sur ses épaules pour se protéger du froid qui semblait s’insinuer jusque dans la pièce.

— Oh, c’est certain. Je m’amuse bien, mais… j’ai hâte de trouver un mari. Et ce n’est pas au collège que cela arrivera.

— Tu as le temps… ne te presse pas, conseilla Thérèse en adoptant un ton calme et posé, bien qu’un sourire amusé effleura ses lèvres.

Shannon éclata d’un rire léger, secouant sa crinière dorée avec une grâce insouciante.

— Les Sœurs nous gardent serrées, comme tu le sais. Fréquenter un garçon est difficile. Tu sais que Sœur Marie de la Providence veille toujours au grain. Elle nous surveille comme le lait sur le feu.

— Cette chère Cerbère ! dit Thérèse, son sourire s’élargissant à ce surnom moqueur.

Elles appelaient la préfète de discipline « Cerbère », en référence au chien à trois têtes de la mythologie grecque, gardien des Enfers, empêchant les âmes d’en sortir pour revenir sur terre.

— Elle a des yeux partout, poursuivit Shannon, croisant les bras sur sa poitrine comme pour illustrer son point. Je ne sais pas comment elle fait.

Elles partirent alors d’un rire en cascade, un éclat qui résonna dans la pièce, dissipant pour un instant le froid ambiant et la grisaille du dehors.

— La seule qui est capable de lui échapper est Frasa, déclara Shannon avec un petit sourire malicieux.

— Frasa ? s’étonna Thérèse, fronçant légèrement les sourcils.

— Euphrasia, en fait, mais tout le monde l’appelle Frasa… Tiens, justement ! C’est la fille de M. D’Arcy McGee avec qui nous avons soupé ce soir.

— Sa fille ? Je croyais qu’il n’avait qu’une seule fille. Celle qui est restée à la maison parce qu’elle était malade.

— Ça, c’est Peggy, la cadette. Frasa est l’aînée. Elle vient au même collège que moi. Même si elle est plus jeune de quelques années, cela ne nous empêche pas d’être les meilleures amies du monde.

Thérèse haussa un sourcil, intriguée.

— Pourquoi n’est-elle pas avec nous ce soir ?

— Ça, je ne sais pas. M. D’Arcy McGee n’en a pas parlé.

Le vent froid s’insinuait légèrement à travers les interstices des fenêtres mal ajustées, produisant un léger sifflement. Les deux jeunes filles, bien installées dans la chaleur de la chambre, continuaient à papoter en ajustant les plis des édredons moelleux. Elles éclataient de rire en évoquant des anecdotes : des débordements d’acide dans les cours de chimie ou des compétitions de rhétorique où chacune cherchait à surpasser l’autre.

Thérèse, qui ne perdait jamais son instinct d’enquêtrice, saisit l’occasion pour en savoir plus.

— Alors, ton amie Frasa échappait au regard du Cerbère, dit-elle avec un sourire en coin.

— Oh, ce n’est pas la seule. Le pauvre Cerbère avait beau avoir des yeux tout le tour de la tête, nous étions bien malignes, répondit Shannon avec un rire complice.

Thérèse acquiesça en riant doucement.

— Ah cela, je le sais bien. J’ai encore de bons souvenirs des tours pendables que nous faisions aux Sœurs… Puis, Frasa ?

Shannon baissa légèrement la voix, comme pour ajouter une touche de mystère.

— Frasa est une bonne fille, plutôt timide, première de classe, qui était même la préférée des Sœurs… Jusqu’à tout récemment.

Thérèse redressa la tête, l’air intrigué.

— Ah bon ! Raconte.

— Elle avait changé depuis quelques semaines.

— Et comment cela ? Thérèse resserra son châle, attentive.

— Je ne sais pas trop. Elle était si gentille et joyeuse d’habitude. Puis elle est devenue… plus sérieuse.

— Plus sérieuse ! Qu’est-ce que tu veux dire par là ? insista Thérèse en arquant un sourcil.

— Je n’ai pas d’autres mots pour expliquer son attitude. Elle était souvent lunatique pendant les cours. Elle regardait par la fenêtre en rêvassant, au point où les religieuses devaient la rappeler à l’ordre.

Thérèse fixa Shannon, ses yeux pétillant de curiosité.

— Et cela faisait combien de temps qu’elle était ainsi ?

Shannon hésita un instant, cherchant ses mots.

— D’habitude, elle me racontait tout. Je voyais bien qu’elle était différente. C’est ma meilleure amie, tu sais, et je m’inquiétais pour elle. Depuis quelque temps, il fallait vraiment lui tirer les vers du nez. Elle a finalement consenti à me faire quelques confidences.

Thérèse se pencha légèrement en avant.

— Elle voyait un garçon, devina-t-elle avec un sourire en coin.

— Comment tu le sais ? s’exclama Shannon, surprise.

— Ben voyons ! J’ai eu son âge aussi. Les garçons sont capables de nous bouleverser comme jamais, dit Thérèse avec un sourire amusé.

Shannon hocha vigoureusement la tête.

— C’était son cas, effectivement… Et c’était très sérieux. Elle m’a confié qu’elle voyait un garçon. Ils s’étaient rencontrés lors du bal costumé du Mardi gras au Victoria Rink. Elle a eu le coup de foudre. Si tu savais comment elle m’en parlait. Elle m’a raconté leur rencontre… frappante. Elle patinait en regardant autour d’elle sans faire attention. Puis, elle ne l’a pas vu et elle est entrée en collision avec lui à toute vitesse. Il a basculé la tête la première.

Thérèse éclata de rire.

— C’est vraiment une drôle de façon de se rencontrer.

— À qui le dis-tu ! Quand il s’est relevé, il paraît qu’il n’était pas content et qu’il s’apprêtait à la disputer. Mais lorsqu’il a vu Frasa…

Shannon éclata d’un rire cristallin qui emplit la pièce.

— J’aurais aimé voir cela. Il l’a regardée et les patins ont glissé sous lui. Il s’est de nouveau retrouvé sur le derrière. C’était pourtant un très bon patineur. Elle avait tellement ri qu’il n’a pas pu faire autrement que de rire à son tour. Quand il s’est relevé, il lui a offert son bras. Ils ont terminé le bal ensemble… Un coup de foudre, je te dis.

Thérèse hocha la tête, un sourire en coin.

— Il semble bien que ce fut réciproque.

— Oh que oui ! Il paraît que le garçon n’avait d’yeux que pour elle.

Thérèse fronça légèrement les sourcils.

— Ils se sont revus ?

Shannon acquiesça avec enthousiasme.

— Ils cherchaient toutes les occasions de se revoir. Frasa lui avait dit où elle habitait. Il venait lancer des petites pierres à sa fenêtre lorsqu’elle était au manoir. Même s’il faisait encore froid et que la fenêtre était au premier étage. Elle s’habillait chaudement, enroulait un châle sur ses épaules, et se penchait à la fenêtre pour parler avec lui, tout bas pour que personne ne les entende.

— Ils se sont vus plusieurs fois alors ? demanda Thérèse en fixant Shannon avec intensité.

— Depuis un mois, sûrement. Ils se rencontraient tous les dimanches, à ma connaissance. Et il est même arrivé à Frasa de s’esquiver du pensionnat pendant la semaine pour aller le voir, répondit Shannon en jouant distraitement avec le bord de sa manche de laine épaisse.

— Le Cerbère ne s’en est pas aperçu ? Thérèse esquissa un sourire ironique en mentionnant la préfète de discipline.

— Évidemment qu’elle l’a remarqué ! Mais que voulais-tu qu’elle fasse contre un besoin aussi pressant qu’être avec son amoureux ? Elle a reçu quelques punitions, bien sûr. Mais cela ne changeait rien. Frasa disait qu’elle devait le voir, coûte que coûte.

Thérèse croisa les bras et réfléchit un instant, laissant le silence s’installer. Le bruit du vent, toujours aussi présent, semblait ponctuer leurs paroles.

— Quand elle sortait ainsi du pensionnat, as-tu su ce qu’ils faisaient tous les deux ? finit-elle par demander.

Shannon hocha la tête avec un sourire mélancolique.

— Elle était tellement amoureuse, pauvre Frasa. Elle me racontait tout dans les moindres détails. Ils allaient marcher jusqu’au Mont-Royal, main dans la main, traversant les bois encore dépouillés de leurs feuilles. Ils se bécotaient en chemin, chuchotaient des mots doux. Parfois, ils parlaient des oiseaux qu’ils entendaient. Lui disait : « C’est le chant du rossignol ». Elle rétorquait : « Non, c’est celui de l’alouette ». Tu vois, le genre de bêtises qu’on se dit quand on est amoureux.

Shannon fit une pause, ses yeux se perdant un instant dans le mouvement de la flamme vacillante des chandelles. Thérèse, quant à elle, scrutait son amie avec attention, pesant chaque mot.

— Je ne comprends pas pourquoi Frasa se cachait ainsi pour rencontrer son amoureux, reprit-elle enfin.

Shannon posa un regard grave sur elle.

— Elle avait de bonnes raisons, crois-moi.

— Lesquelles ? insista Thérèse.

— Le garçon est protestant.

Thérèse inspira doucement, son expression se durcissant légèrement.

— Ah, je vois !… D’Arcy McGee est un bon Irlandais catholique. Il n’aurait sûrement jamais accepté que sa fille sorte avec un protestant.

— Pire… Un Irlandais protestant.

Thérèse fronça les sourcils et secoua lentement la tête.

— Je comprends encore mieux. C’est très triste ! murmura-t-elle.

— Ce n’est donc pas étonnant de voir l’attitude de Frasa depuis quelques semaines. Elle est déchirée entre ses parents et son amour pour Rowan, dit Shannon avec une voix qui trahissait une réelle inquiétude.

— Rowan ? répéta Thérèse, légèrement surprise.

— C’est le nom de son amoureux.

— Rowan… Rowan comment ? demanda-t-elle, inclinant la tête.

— Elle ne connaissait même pas son nom de famille. Mais ça n’avait pas d’importance pour elle. Il faut la comprendre.

Un long silence s’étira, ponctué par le sifflement du vent qui semblait gronder plus fort, comme un écho des pensées troubles qui habitaient les deux jeunes filles.

— As-tu pu apprendre ce que Frasa voulait faire ? demanda Thérèse.

— Je sais qu’ils avaient des projets ensemble, répondit Shannon en serrant ses mains nerveusement. Ils voulaient partir à l’étranger, fuir pour vivre leur amour sans les obstacles qu’ils affrontaient ici. Elle rêvait de se marier avec lui, de faire sa vie à ses côtés, d’avoir des enfants et de vieillir avec lui. Elle me l’a dit tellement de fois… Ils étaient si amoureux.

Thérèse hocha lentement la tête, absorbant les paroles de Shannon.

— C’était donc très sérieux.

— Je le pense, oui… Et cela m’inquiète. Je ne vois pas comment tout cela peut se terminer autrement que dans le drame.

Thérèse fixa Shannon, son regard se faisant plus perçant.

— Le drame ?

— Oui. Ils n’accepteront jamais de se quitter et les parents des deux côtés n’accepteront jamais qu’ils soient ensemble. Comment veux-tu que cela se termine autrement ?

— Mais ils sont jeunes encore. Il y aura d’autres occasions pour chacun d’eux dans la vie, tenta Thérèse d’un ton apaisant.

— Pas pour Frasa, en tout cas. Elle ne voit que lui, répliqua Shannon, son visage s’assombrissant.

— Tu m’as dit qu’ils avaient des projets ensemble. Où en sont-ils maintenant ?

Shannon prit une inspiration, hésitant avant de répondre.

— C’est là que ça devient troublant, finit-elle par dire, la voix tremblante. Je n’ai plus de contact avec elle.

— Comment cela ? Elle ne veut plus te voir ? Elle t’en veut pour une raison ou une autre ? demanda Thérèse, une lueur d’inquiétude dans le regard.

— Non, ce n’est pas cela, répondit Shannon en secouant la tête. Depuis jeudi dernier, elle n’est plus au collège. Je ne sais pas où elle est.

Ses mots, teintés d’angoisse, étaient accompagnés d’une expression sombre qui envahit son visage.

— Ah bon ! fit Thérèse, interloquée, le souffle légèrement coupé par la nouvelle.

— Je croyais la voir ce soir avec son père, poursuivit Shannon. Mais elle n’est pas là, et son père n’en a même pas parlé au souper. Je ne sais pas trop ce qui se passe avec elle. Je suis inquiète, tu sais.

Un silence lourd s’installa, seulement interrompu par le grincement du vent qui faisait craquer les fenêtres. Les deux jeunes filles échangèrent un regard, chacune mesurant la gravité de la situation.

Après cette conversation prolongée à propos de la fille de D’Arcy McGee, Thérèse et Shannon dérivèrent sur des sujets plus légers, tentant de dissiper l’atmosphère pesante. Elles évoquèrent leurs souvenirs d’école, les potins du collège et même les maladresses des religieuses. Les rires légers finirent par illuminer la pièce, bien qu’une ombre demeure, tapie dans un coin de leurs pensées.

À l’extérieur, le vent se mit à hurler, s’élevant en rafales qui projetaient des flocons humides contre les carreaux. La chambre, pourtant bien chauffée par le feu crépitant dans le poêle d’angle, semblait soudain envahie par une froideur insidieuse. Thérèse sentit un frisson glacer son échine, mais elle savait que ce n’était pas uniquement dû au froid.

Cette histoire… quelque chose y résonnait de troublant, comme une note dissonante dans une mélodie. Elle jeta un dernier regard à Shannon, qui s’efforçait de masquer son inquiétude derrière un sourire.

— Nous éclaircirons ce mystère ensemble, lui promit Thérèse, en posant une main rassurante sur son bras avant de l’embrasser.

Thérèse ajusta son châle épais sur ses épaules avant de quitter la chambre. Tandis qu’elle descendait l’escalier de bois sombre, le murmure des conversations et l’éclat des rires lui parvenaient depuis la cuisine. Pourtant, ses pensées restaient ailleurs, alourdies par cette histoire troublante qui lui semblait enveloppée d’ombres.

Elle passa la main sur la rampe polie, son pas résonnant doucement dans le couloir aux murs ornés de portraits anciens. L’air du rez-de-chaussée, chargé des odeurs de bois brûlé et de whisky, lui apporta un peu de chaleur, mais ne dissipa pas l’inquiétude qui pesait sur son esprit.

Thérèse rejoignit sa famille dans la lueur vacillante des lampes à pétrole, emportant avec elle la promesse d’une vérité à découvrir, mais aussi le pressentiment qu’elle ne serait pas sans conséquence.

12 Mar 2025

Griffintown-Chapitre 9

Le salon chez Thomas Ryan

26 mars, dimanche soir
 
— Bonjour, M. Robinson, dit une femme d’un certain âge en ouvrant la porte. Son anglais, marqué d’un fort accent français, roulait comme le vent sur les marches glacées du perron. Cela faisait bien longtemps que nous ne vous avions pas vu à nos soupers du dimanche soir. Bonjour, Mlle Thérèse, ajouta-t-elle en français, avec une chaleur qu’on devinait sincère. Entrez donc, monsieur vous attend.
 
— Bonjour, Maria, répondit Robinson d’une voix posée, laissant un léger sourire étirer ses lèvres.
 
Maria, gouvernante dévouée et figure incontournable de la maison, s’effaça pour les laisser entrer. Ils furent aussitôt enveloppés par la chaleur accueillante du manoir de Thomas Ryan, perché sur la Côte à Baron, au flanc du mont Royal. Bien que ce ne fût pas un château, l’élégance de l’endroit ne manquait jamais d’impressionner Robinson. La façade à deux étages, agrémentée de colonnades solides, semblait un bastion de confort et de raffinement. Quatre cheminées s’élevaient avec assurance, tandis qu’une grande annexe, visiblement bien entretenue, complétait la silhouette imposante du bâtiment. Une clôture en pierre ornée de colonnettes encerclait le domaine, où de majestueux érables et ormes, encore dépouillés de leur feuillage, dressaient leurs branches noires comme un réseau veiné dans le jardin.
 
Sous leurs pas, la neige tombée la veille, mêlée à des plaques de glace grise, crissait doucement tandis qu’ils franchissaient le seuil. Maria les accueillit avec promptitude, récupérant leurs manteaux alourdis de froid et leurs chapeaux encore perlés d’humidité. Elle leur désigna un tapis à l’entrée pour essuyer leurs bottes, avant de les guider avec naturel vers la bibliothèque. Là, une chaleur réconfortante, émanant d’un foyer qui crépitait joyeusement au centre de la pièce, les enveloppa et dissipa le froid qui s’accrochait encore à eux.
 
— Asseyez-vous donc, dit Maria en indiquant deux fauteuils à l’anglaise, recouverts d’un velours vert usé, mais élégant.
 
Robinson s’installa, laissant son regard vagabonder sur les étagères. Les rayonnages imposants débordaient de livres reliés de cuir, une collection qui témoignait de l’érudition et de la curiosité de Ryan.
 
— Cher Silas ! Thérèse ! s’exclama Thomas Ryan en entrant, son large sourire illuminant son visage.
 
Ryan s’approcha de Thérèse et l’enveloppa dans une étreinte paternelle, la serrant avec la même tendresse qu’il aurait réservée à sa propre fille. Puis, se tournant vers Robinson, il l’étreignit avec une familiarité égale, bien qu’il fût le seul homme à qui Robinson permettait une telle proximité. Les deux hommes, dans un geste complice, se donnèrent de vigoureux coups dans le dos.
 
— Il était temps de reprendre nos bonnes vieilles habitudes de soupers du dimanche, lança Ryan, son ton empli d’une joie sincère. Rosalie est déjà en cuisine pour aider Erin.
 
Robinson hocha la tête, amusé.
 
— Tu n’as toujours pas engagé de cuisinière ? demanda-t-il, un sourcil légèrement levé.
 
— Tu connais Erin, répondit Ryan en riant. Elle ne veut personne dans sa cuisine. “Trop de mains, trop de désordre,” qu’elle dit. Et puis, nous avons des goûts modestes, tu le sais bien.
 
Un éclat de rire général emplit la pièce, la boutade venant de l’un des hommes d’affaires les plus prospères de Montréal ayant son petit effet.
 
Ryan, Irlandais catholique, et Robinson, Britannique anglican, formaient un duo improbable, mais indissociable. Leur amitié, née des jours difficiles où Robinson débarqua au Canada sans le sou, s’était forgée sur la confiance et les intérêts communs. Ryan avait misé sur lui en investissant dans son agence de détectives privés, un pari qui s’était avéré fructueux.
 
Ryan, issu d’une vieille famille du centre de l’Irlande, était arrivé au Canada en 1822, armé d’une excellente éducation et de ressources confortables. Rapidement, il s’était lancé dans les affaires, bâtissant un réseau étendu et influent. Pendant des années, il avait été le principal correspondant des banques londoniennes pour la communauté d’affaires de Montréal, notamment pour le bureau des Baring. Aujourd’hui, il siégeait dans les conseils d’administration de plusieurs banques et entreprises, un véritable pilier du milieu financier de la ville.
 
Ryan saisit une petite cloche posée sur la desserte devant les fauteuils et la fit tinter doucement. Le son résonna à peine qu’une jeune soubrette fît son apparition, un grand tablier immaculé noué autour de sa taille et une charlotte bien ajustée sur ses cheveux bruns.
 
— Oui, Monsieur ? demanda-t-elle avec une légère courbette.
 
Ryan, les mains jointes, se tourna vers Robinson avec un sourire malicieux.
 
— Un whisky écossais pour notre ami, déclara-t-il avec aplomb, et un whisky irlandais pour moi. Et…
 
Il pivota légèrement vers Thérèse, levant un sourcil interrogateur.
 
— Un verre de cognac, répondit-elle avec assurance, sans chercher à masquer son sourire.
 
Ryan éclata d’un rire bonhomme.
 
— Ah, Thérèse ! s’exclama-t-il. Pour moi, tu seras toujours cette petite fille à qui l’on servait un chocolat chaud en guise de festin. Très bien, un cognac pour la dame.
 
La soubrette acquiesça silencieusement avant de disparaître dans l’ombre du couloir. Une fois le silence revenu, Robinson sortit sa montre à gousset et la consulta, puis lança d’un ton neutre :
 
— Nous sommes arrivés trop tôt ? Je pensais même que nous étions un peu en retard.
 
Ryan secoua la tête avec un sourire rassurant.
 
— Non, non. Nous attendons simplement un autre invité pour le souper.
 
— Ah ? Et qui donc ?
 
— Thomas D’Arcy McGee, répondit Ryan, avec une certaine fierté.
 
— Le politicien ? intervint Thérèse, visiblement surprise.
 
— Et aussi un vieil ami.
 
Thérèse se redressa légèrement.
 
— Tout un personnage, celui-là… J’ai suivi de loin sa carrière. Unique en son genre chez les Irlandais d’ici. Il sait galvaniser les foules comme personne, mais il a une fâcheuse tendance à changer de convictions politiques aussi vite qu’il change de chemise.
 
Le visage de Ryan s’assombrit tandis qu’il lançait à Thérèse un regard lourd de reproches.
 
— Thérèse ! s’exclama-t-il d’une voix grave. Je te prierai d’avoir un peu plus de respect pour D’Arcy McGee. Mon ami est un homme de principe, même si cela ne se devine pas toujours au premier abord. Avant tout, c’est un vrai Irlandais, dévoué à la protection de notre communauté et de notre foi. C’est ce qui l’anime, ce qui l’a toujours animé.
 
Saisissant la tension qui montait, Robinson se hâta de détourner la conversation.
 
— Et comment va Erin ? demanda-t-il avec douceur.
 
Le visage de Ryan se détendit légèrement.
 
— Bah, tu sais… Elle est de plus en plus souffrante, mais c’est une femme d’une force incroyable. Elle tenait à tout prix à préparer le repas de ce soir. Heureusement que Rosalie est venue l’épauler.
 
— Et Finn ?
 
À ces mots, Ryan baissa la tête, sa mâchoire se contractant imperceptiblement. Lorsqu’il releva les yeux, une tristesse déchirante se lisait dans son regard.
 
— Il est toujours en cure à Sainte-Agathe-des-Monts, murmura-t-il. La maudite phtisie… Je ne sais pas s’il s’en sortira.
 
— Il finira par se rétablir, affirma Robinson, cherchant à insuffler un peu d’espoir.
 
Ryan hocha lentement la tête, mais son regard restait sombre.
 
— Je n’en suis pas sûr… Pas sûr du tout. Un père ne devrait jamais survivre à son fils.
 
— Et Shannon ? tenta Robinson pour alléger l’atmosphère.
 
Le visage de Ryan s’illumina instantanément.
 
— Ah, ma Shannon ! répondit-il avec un éclat de fierté. Mon rayon de soleil. Elle sera avec nous ce soir.
 
— Et Patrick ? Comment se porte-t-il ?
 
Un sourire tendre apparut sur les lèvres de Ryan.
 
— Fort bien, fort bien. Il travaille dur, ce garçon. Il a du cœur au ventre, comme on dit.
 
Robinson acquiesça.
 
Patrick O’Brien était le fils adoptif de Ryan, un jeune homme que Robinson avait rencontré lors d’une enquête, il y a bien des années. À l’époque, Patrick n’était qu’un adolescent désorienté, parlant uniquement le gaélique, ayant perdu sa mère au typhus durant une traversée infernale depuis l’Irlande. Pris de pitié, Robinson l’avait confié à Ryan et à sa femme, qui l’avaient aussitôt recueilli avec une générosité sans borne. Bien qu’il fût trop âgé pour une adoption formelle, Patrick avait trouvé une place dans cette famille, devenant aujourd’hui un associé de confiance dans les affaires de Ryan.
 
La soubrette réapparut en silence, portant un plateau d’argent chargé de trois verres. Elle déposa le tout avec une précision mesurée sur la desserte, ajusta d’un geste rapide son tablier, puis disparut comme une ombre. Ryan, Robinson et Thérèse s’approchèrent pour récupérer leur boisson.
 
— Alors, Silas, toujours autant de travail ? demanda Ryan, en faisant tournoyer doucement son whisky irlandais dans son verre.
 
Robinson haussa les épaules avec une lassitude feinte.
 
— Plus que jamais, répondit-il, évasif.
 
Ryan fronça légèrement les sourcils.
 
— Une autre enquête difficile ?
 
— Oui, très, reconnut Robinson, le ton plus sec. Mais elle est au point mort pour l’instant. Et franchement, je préférerais ne pas en parler ce soir. Nous sommes ici pour nous réjouir, n’est-ce pas ?
 
— Absolument ! répondit Ryan avec un éclat de rire, levant son verre.
 
Thérèse et Robinson suivirent son geste, et les trois cristaux tintèrent doucement dans l’air.
 
On frappa à la porte, et bientôt, un murmure de conversation s’éleva dans l’entrée, accompagné du bruit feutré de bottes frottant le tapis. Des pas plus distincts se firent entendre, annonçant l’arrivée de l’invité. Enfin, la porte s’ouvrit, laissant entrer un homme d’une stature qui ne laissait personne indifférent : Thomas D’Arcy McGee.
 
D’Arcy McGee n’était pas ce que l’on pouvait appeler un bel homme. Son visage, souvent jugé ingrat, était pourtant fascinant à bien des égards. Ses cheveux bruns bouclés, échevelés et rebelles, semblaient n’avoir jamais rencontré une brosse. Ses yeux marron, grands et proéminents, lui conféraient une intensité presque magnétique. Malgré son allure désordonnée, une énergie irrésistible émanait de lui. Lorsqu’il pénétrait dans une pièce, l’atmosphère changeait, comme si l’air lui-même s’animait à son contact.
 
Les contemporains de D’Arcy McGee le décrivaient comme un homme à l’humour vif et au charme immense, débordant d’une énergie contagieuse. « C’est un écrivain des plus charmants, rapportaient les journaux. Un homme éloquent, captivant en société, dont chaque mot et chaque allusion révèlent une érudition rare. »
 
Ryan se leva d’un bond pour accueillir son invité avec un enthousiasme qui semblait rajeunir son visage.
 
— Cher Thomas ! lança-t-il en tendant les bras.
 
— Cher Thomas ! répondit D’Arcy McGee, un sourire en coin, reprenant leur plaisanterie habituelle, née de la similarité de leurs prénoms.
 
Les deux hommes s’embrassèrent vigoureusement, leurs accolades ponctuées de rires complices.
 
Après quelques banalités échangées dans la chaleur du foyer, la bonne réapparut pour annoncer que le repas était prêt. Tous se rendirent à la salle à manger, où un souper simple, mais réconfortant les attendait, préparé par Erin avec l’aide précieuse de Rosalie.
 
La table, bien qu’agréable, n’était pas au complet. Du côté des Ryan, seule Shannon, la fille de 16 ans, égayait la soirée. Finn, malade, poursuivait sa convalescence dans les montagnes des Laurentides, tandis que Patrick, le fils adoptif, était parti conclure des affaires dans le Nord. Chez les Robinson, seule Thérèse était présente. Aimé était absent pour un voyage d’affaires. Quant à D’Arcy McGee, il s’était excusé pour l’absence de son épouse, qui était retenue près de leur plus jeune fille, Peggy, alitée par une mauvaise grippe.
 
Le repas se déroula dans une atmosphère chaleureuse, rythmée par les éclats de rire et les anecdotes de McGee, qui tenait la tablée en haleine. Fidèle à sa réputation, il monopolisait la conversation avec un mélange d’humour et de profondeur, partageant des souvenirs et des idées politiques. À un moment, il leva son verre pour porter un toast au « nouveau Canada », cette confédération naissante qu’il avait contribué à façonner lors de la conférence de Charlottetown l’année précédente.
 
Pourtant, malgré son charisme habituel, Ryan semblait remarquer quelque chose. Se penchant discrètement vers Robinson, son voisin de table, il murmura :
 
— Il n’a pas son enthousiasme habituel.
 
Robinson hocha légèrement la tête, observant McGee d’un œil critique. Quelque chose semblait peser sur le politicien, malgré l’animation qu’il s’efforçait de projeter.
 
Enfin, le repas se termina. Erin et Rosalie aidèrent la bonne à desservir et à laver la vaisselle. Erin, une Irlandaise issue d’un milieu modeste, trouvait inconcevable de laisser à la servante le soin de faire tout le travail, alors qu’elle-même se prélassait en faisant du tricot. 
 
Thérèse et Shannon montèrent à l’étage, où la chambre de Shannon, décorée avec des souvenirs d’adolescente, devint leur refuge. Les rires étouffés et les murmures qui s’échappaient sous la porte révélaient des conversations sur les nouvelles du jour et des confidences d’amours naissantes, comme elles le faisaient jadis.
 
Les trois hommes, eux, retournèrent dans la bibliothèque. Ryan s’empara d’une carafe de cristal remplie de whisky, qu’il servit généreusement dans des verres taillés, leur offrant une lueur dorée à la lumière dansante du foyer.
 
— Merci, Tom, d’avoir bien voulu me recevoir chez toi.
 
— Je ne pouvais quand même pas te laisser tomber dans la situation actuelle.
 
— Oui. Quel malheur ! dit D’Arcy McGee en regardant Robinson.
 
— Tu peux parler sans crainte devant mon ami Silas. Si quelqu’un peut t’aider à Montréal, c’est bien lui.
 
D’Arcy McGee chercha dans sa sacoche qu’il avait déposée près de lui et en sortit un papier quelconque sur lequel étaient griffonnés quelques mots. Il la tendit à Robinson. Celui-ci prit le papier dans sa main et lut à haute voix.
 
— « Tu n’es pas fidèle à la couronne d’Angleterre ! Il est encore temps de corriger la situation. Nous gardons ta fille en otage. Tu vas dénoncer dans les journaux les rebelles qui veulent détruire notre grand pays et s’en prendre à notre Reine. Si nous ne lisons pas une déclaration publique d’ici une semaine, tu ne reverras pas ta fille. »
 
Robinson regarda D’Arcy McGee en attendant ses explications.
 
— Ils ont enlevé Frasa.
 
— Les rebelles dont parle l’auteur de la lettre, ce sont bien ces Irlandais catholiques que l’on appelle Fenians ?
 
D’Arcy McGee se contenta de hocher la tête.
 
— M. D’Arcy McGee…
 
— Appelez-moi Thomas.
 
— D’accord, Thomas. Donc, vous avez reçu cette missive… quand exactement ?
 
— Jeudi dernier.
 
— Vous saviez que Frasa avait été enlevée.
 
— Non, pas jusqu’à ce jour-là. Pour Erin et moi, elle avait simplement fugué.
 
— Fugué ! C’était son habitude ?
 
— Les choses ne se passent pas très bien entre elle et nous depuis quelque temps. Elle était maussade et rebelle. Nous savions qu’il se passait quelque chose, mais elle ne voulait pas nous en parler.
 
— Donc, vous dites qu’elle fuguait ?
 
— Ce n’était pas la première fois qu’elle disparaissait sans nous dire où elle allait… du moins quand elle habitait avec nous.
 
— Parce qu’elle n’habite plus avec vous ?
 
— Elle est pensionnaire chez les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame. Elle venait nous voir seulement les samedis et les dimanches… Quand elle était chez nous, il lui arrivait de s’esquiver pendant une partie de la journée sans qu’elle nous dise où elle était.
 
— Mais Thomas, de mon point de vue, ce n’est pas ce que l’on peut appeler une fugue.
 
— Vous avez raison. Mais nous avons aussi appris par les religieuses qu’il lui arrivait de faire l’école buissonnière certains jours.
 
Il y eut un silence dans la conversation pendant que Robinson réfléchissait à la suite.
 
— Donc, elle a l’habitude de « fuguer », comme vous le dites. En quoi est-ce différent cette fois ?
 
— Cette fois, elle a disparu… tout simplement disparu. Habituellement, Frasa s’enfuyait pour une courte période. Mais elle n’a jamais découché, ni chez nous ni au pensionnat… Mais cette fois, c’est différent…
 
— Quand a-t-elle disparu exactement ?
 
— Nous l’avons appris jeudi soir par les religieuses. Elles nous ont dit que Frasa n’était pas en cours le matin. Elles avaient attendu avant de nous avertir, car ce n’était pas la première fois qu’elle faisait l’école buissonnière.
 
D’Arcy McGee, un homme si sûr de lui et arrogant selon ce que Robinson en savait, semblait maintenant désespéré.
 
— Nous sommes très inquiets, M. Robinson… Très inquiets !
 
— Et pourquoi n’en avez-vous pas parlé à la police ?
 
— Je pense que vous connaissez ma situation, M. Robinson…
 
— Appelez-moi Silas.
 
— Bien, Silas… Vous savez que ma situation politique fait de moi une cible de choix pour mes ennemis de tous les côtés. 
 
— C’est-à-dire ?
 
— D’abord pour les Irlandais protestants orangistes, je suis un Irlandais qui n’est pas très fidèle à la Reine. Ils ont déjà voulu s’en prendre à moi physiquement à Toronto lorsque je donnais une conférence.
 
— Puis il y a les Irlandais catholiques que sont les Fenians ?
 
— C’est exact. Pour les Fenians, je suis un traître à mes frères irlandais parce que je promeus le projet de la Confédération canadienne plutôt que l’annexion aux États-Unis. 
 
— Vous êtes donc placé en plein centre de deux groupes de radicaux.
 
— Une position pas tellement facile à tenir, vous vous en doutez bien. Si l’on apprenait que ma fille a été enlevée, la chose deviendrait publique avec toutes les conséquences que vous imaginez. Mes adversaires se feraient une joie de m’attaquer de tous les côtés.
 
— À votre avis, de quel groupe provient cette lettre de chantage.
 
— D’Irlandais protestants orangistes, à l’évidence. Les Fenians catholiques sont leurs ennemis mortels.
 
— Je ne vous connais pas beaucoup, Thomas, mais je sais que vous avez déjà été un farouche partisan d’une république irlandaise, ce que les Fenians défendent, évidemment. C’est même leur objectif principal.
 
— Il y a longtemps, c’est vrai. Mais le Canada est une terre d’opportunité pour nous les Irlandais. Voilà pourquoi je défends maintenant le projet de Confédération. Et voilà aussi pourquoi j’ai pris mes distances à l’égard des radicaux irlandais.
 
— Je me demande donc pour quelle raison les Orangistes voudraient que vous en fassiez davantage contre les Fenians?
 
— Ça, je ne le sais pas. De toute façon, je vais me rendre à leur désir. Je viens d’écrire un article plutôt dévastateur contre les Fenians. Il sera publié cette semaine et j’espère que, de la sorte, ceux qui détiennent ma fille en otage seront satisfaits.
 
— Vous cédez au chantage alors ?
 
— Je n’ai pas le choix, Silas… je n’ai pas le choix… C’est ma fille, vous comprenez ?
 
— Quoi qu’il en soit, je vais essayer de mener mon enquête de mon côté pour en savoir un peu plus sur cette disparition et sur cette lettre de chantage.
 
— Je vous en serais très reconnaissant, Silas.
 
 
 

05 Mar 2025

Griffintown-Chapitre 8

La taverne de Kate Scanlan

20 mars, lundi matin

— Walsh n’est pas mort !

Kelly surgit dans le bureau comme une bourrasque glacée, ses joues rougies par le froid mordant. Il retira son chapeau qu’il posa sur la table, puis se débarrassa de son manteau alourdi par la neige fondante. Les trois autres détectives, regroupés autour de leurs tables encombrées de dossiers et de papiers, levèrent les yeux, intrigués. Leur conversation sur l’impact de la perte de leur principal suspect s’interrompit brusquement, avant qu’ils n’éclatent de rire en voyant l’expression éberluée de Kelly.

— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? demanda-t-il en fronçant les sourcils, un peu vexé.

— Nous savons déjà que Walsh n’est pas mort, répondit Robinson en croisant les bras.

— Comment ça, vous le savez ? Je viens tout juste de le découvrir !

Miss Dupuis, perchée sur le rebord de sa chaise, saisit la photo de la victime d’un geste assuré et la tendit à Kelly, qui s’avançait déjà pour l’examiner.

— C’est quoi ça ? demanda-t-il en plissant les yeux.

— Une photo de notre victime, expliqua-t-elle.

— Mais ce n’est pas Walsh… On dirait qu’il dort.

— Précisément, répliqua Miss Dupuis avec un petit sourire. Notre victime, ce n’est pas Walsh.

Kelly, visiblement décontenancé, laissa échapper un soupir frustré avant d’aller s’affaler sur sa chaise. Son effet dramatique avait fait long feu. Le bureau des détectives, un espace exigu, mais fonctionnel où les tables étaient disposées en carré pour faciliter les échanges, résonnait des murmures de satisfaction de ses collègues. Robinson brisa le silence.

— Alors, Kelly, qu’est-ce qui s’est passé ?

Kelly, redressant légèrement les épaules, retrouva un peu de son assurance et se lança :

— Je suis allé à l’adresse de Walsh, là-bas à Griffintown. J’étais sûr que sa mère allait ouvrir la porte… Eh bien, figurez-vous que c’est lui qui m’a répondu.

Un murmure d’intérêt parcourut le bureau tandis que Kelly poursuivait, son récit prenant des couleurs.

— J’ai trouvé la maison de Walsh sans trop de mal. Une petite cabane en bois toute défraichie qui avait l’air prête à s’écrouler au moindre coup de vent. J’ai sonné à la porte, pas trop certain de ce que j’allais trouver. Quelques secondes, et voilà qu’un p’tit gars ouvre. Pas bien gros, maigrichon, avec des cheveux blond cendré et des yeux bleus qui te fixaient comme s’il cherchait à te cerner. Mais ce qui m’a sauté aux yeux, c’est sa face. Y’avait des bleus partout, des marques qui disaient clairement qu’il avait mangé une volée. Il m’a lancé un « C’est quoi ? » d’un ton sec, comme si je le dérangeais. Je l’ai fixé droit dans les yeux et j’ai répondu simplement : « Je cherche Aidan Walsh. » Le p’tit effronté, il m’a lâché “connais pas” et a essayé de me claquer la porte au nez. Mais j’ai été plus rapide. J’ai coincé mon pied dans l’ouverture pour l’empêcher de se refermer. “Eh bien, Walsh, t’aurais pas pris une volée ou quoi ?” que je lui ai dit en pointant ses bleus. Je savais que je l’avais piqué. Mais avant qu’il ouvre la bouche, une voix de femme s’est fait entendre depuis l’intérieur.

— C’est qui, Aidan ?

— À ce moment-là, c’était fini. Le gars a paniqué. Il m’a poussé de toutes ses forces, et je vous jure, il aurait presque réussi à me faire tomber. Puis, il a pris ses jambes à son cou, et je l’ai vu filer dans la rue, sautant par-dessus les flaques comme un diable. Impossible de le rattraper. Ce p’tit gars-là, il courait comme si sa vie en dépendait.

Kelly s’arrêta, comme pour s’assurer que chacun comprenait l’importance de ce qu’il venait de raconter.

— Donc, c’était bien Walsh ? demanda Robinson, pensif.

— Sûr et certain. Sa mère l’a confirmé après coup.

— Et tu n’as pas pu le rattraper ?

— Non. Y courait vite, le maudit.

Miss Dupuis, espiègle, tourna un regard moqueur vers Robinson.

— Chef, on n’a jamais vu un Terre-Neuve attraper un lièvre, dit-elle en éclatant de rire.

— MISS Dupuis !!! gronda Kelly, levant un index menaçant tout en esquissant un sourire qui trahissait son amusement.

Morin, un peu surpris par la légèreté de Kelly, observa la scène en silence. Si c’était lui qui avait osé une telle plaisanterie, il aurait été tué sur le coup.

Kelly, reprenant son sérieux, déclara finalement :

— J’ai fouillé la maison après ça. Devinez ce que j’ai trouvé dans sa chambre ?

Le silence retomba comme un voile. Il attendit, savourant l’attention qu’on lui portait.

— Un pistolet, un masque et de l’argent… beaucoup d’argent.

Le choc fut palpable. Robinson hocha lentement la tête.

— Eh bien, on dirait qu’on a débusqué un de nos voleurs de banque.

— Ça n’a aucun sens, chef, protesta Morin. Pourquoi aurait-il gardé ça chez lui ? C’est insensé.

— Ces petits vauriens n’ont pas inventé l’eau chaude, dit Robinson en haussant les épaules. Ils se croient invincibles. En tout cas, bon travail, Kelly. Tu as presque résolu une enquête. Mais il reste encore celle sur le meurtre de la ruelle.

Le chef s’assit derrière son bureau, son manteau encore humide pendu à un crochet, témoignant de la fine neige qui tombait dehors. Il croisa les bras et fixa Kelly avant de lui résumer les derniers événements : l’interrogatoire de Murphy au sujet de la rixe dans la taverne et la confirmation que Walsh n’était pas la victime. L’interrogatoire avait blanchi Murphy de toute implication.

—  Nous voilà revenus au point de départ, lâcha-t-il, un soupçon de fatigue dans la voix. Nous n’avons plus de suspect.

Kelly, les bras croisés, s’appuya contre le bord d’une table, ses bottes laissant des traces d’eau fondue sur le plancher de bois usé.

— Je vous l’avais dit, chef. C’est un règlement de compte entre Irlandais, rien de plus, affirma-t-il avec assurance.

— C’est une hypothèse que nous allons garder, admit le chef en hochant la tête.

— Si c’est le cas, on risque de galérer pour dénicher le coupable. Il y a une sorte de loi du silence dans ce milieu-là. Même si quelqu’un sait quelque chose, il ne dira jamais un mot à la police.

Le chef pinça les lèvres et détourna le regard vers la fenêtre givrée. Les rues de Montréal, humides et couvertes d’une neige sale, semblaient se dissoudre sous une lumière grise.

— Nous verrons bien, répondit-il finalement, comme pour clore le débat.

Morin, assis un peu en retrait, se pencha en avant et intervint :

— Vous disiez, chef, que vous ne croyez pas aux coïncidences. Pourtant, il faut admettre que notre victime a quelque chose à voir avec la taverne de Kate Scanlan. Murphy a dit l’y avoir vue à plusieurs reprises.

Un silence pensif s’installa. Les détectives savaient que Griffintown, avec ses ruelles sombres et ses secrets enfouis sous la neige, cachait sans doute des réponses.

— En effet, Griffintown et la taverne de Scanlan semblent être au cœur de cette affaire, finit par dire le chef. Nous devons retourner voir la patronne. Tu viens avec moi, Kelly.

Kelly hocha la tête, il se leva et reprit son manteau de laine épais. Le froid mordant de mars ne pardonnait pas.

— Et Walsh ? Qu’est-ce qu’on fait avec lui ? demanda-t-il.

Le chef se tourna vers Morin.

— Morin, tu t’en occupes. Si tu as besoin d’aide, demande à Dupuis.

Un sourire taquin éclaira le visage de Miss Dupuis, qui regarda Morin avec malice.

— Je ne suis pas sûr d’avoir besoin d’elle, grogna Morin.

Miss Dupuis haussa les sourcils, un sourire à peine dissimulé aux lèvres, répondit d’un ton faussement innocent :

— Je pense que je serais au moins capable de chercher des informations pour essayer de deviner où il se cache. Qu’en penses-tu ?

Morin hésita un instant, avant d’acquiescer.

— Ouais, c’est une idée. De mon côté, je vais interroger les voisins de sa mère.

Le chef se leva, époussetant ses manches.

— Bien, tout le monde sait ce qu’il a à faire.

Les détectives se dispersèrent, chacun enfilant écharpes, manteaux et chapeau avant de sortir. Le vent glacé s’engouffrait dès que la porte de l’édifice Bonsecours s’ouvrit, soulevant des volutes de neige fondante. La ville, entre gris et blanc, résonnait du bruit des charrettes et des voix assourdies par le froid.

***

Il était presque midi. La chaise de police avançait à vive allure sur les rues boueuses menant à la rue Wellington, ses roues projetant des éclaboussures de neige fondue mêlée de terre. À l’intérieur, Robinson et Kelly se trouvaient quelque peu à l’étroit, leurs manteaux de laine épaisse ajoutant à l’exiguïté de l’espace. Robinson tenait fermement les rênes, dirigeant son cheval pie préféré, une bête placide, mais capable de surprenantes poussées d’énergie lorsqu’elle était sollicitée. Le chef appréciait cette méthode de transport, à la fois rapide et maniable, bien plus adaptée à la circulation chaotique de la ville que les alternatives plus lourdes.

Lorsqu’ils atteignirent la taverne de Kate Scanlan, Robinson tira doucement sur les rênes et fit stopper l’attelage. Kelly descendit sans attendre, son manteau balayant un peu de la terre meuble répandue sur la chaussée. Il s’approcha de la ruelle voisine, là où le cadavre avait été découvert. Lorsqu’il revint vers Robinson, son expression était grave.

— Ils ont tout nettoyé, dit-il en secouant la tête. Une couche de terre fraîche pour couvrir le sang.

Robinson hocha lentement la tête, visiblement peu surpris. Ensemble, les deux hommes poussèrent la porte de la taverne, une odeur mêlée de bière, de nourriture chaude et de sueur venant aussitôt les envelopper.

À l’intérieur, la moitié des tables étaient occupées. Des ouvriers en tabliers maculés et casquettes enfoncées mangeaient à la hâte, avalant des bouchées entre deux gorgées de bière. Le bruit des conversations et des couverts s’interrompit brusquement à leur entrée, et toutes les têtes se tournèrent vers eux. Un silence gêné s’installa. Les clients, visiblement peu habitués à voir débarquer des étrangers — encore moins des représentants de l’ordre —, les dévisageaient avec méfiance. Derrière le bar, Kate Scanlan s’immobilisa. Les mains encore mouillées par les verres qu’elle essuyait, elle leur lança un regard qui semblait demander : « Que venez-vous faire ici ? »

Robinson et Kelly balayèrent la salle des yeux, cherchant une table libre. Ils en trouvèrent une près du mur, légèrement à l’écart. Alors qu’ils s’approchaient pour s’y asseoir, un grand gaillard assis à une table voisine leur lança d’un ton sec :

— Cette place est prise.

Kelly lui lança un regard noir, une lueur de défi dans les yeux. Ignorant délibérément le commentaire, les deux détectives prirent place, retirèrent leurs chapeaux et déposèrent leurs manteaux sur une chaise libre. Un silence tendu régna un moment. 

Le personnel semblait hésitant à venir les servir, et Kelly finit par héler une jeune serveuse au visage fatigué, vêtue d’un large tablier blanc. Elle s’approcha lentement, évitant de croiser leur regard, et leur demanda d’une voix morne s’ils souhaitaient commander.

— Un Pork and Beans pour moi, lança Kelly.

— Une tête de veau, répondit Robinson en ajoutant : Et deux brocs de bière.

La serveuse s’éloigna sans un mot de plus, et les deux hommes se plongèrent dans un silence contemplatif, observant les allées et venues dans la salle. Les regards curieux ou hostiles des clients se faisaient encore sentir, comme des braises prêtes à se raviver au moindre signe de provocation.

Une fois le repas avalé et leur tarte à la crème terminée, les deux détectives se levèrent et se dirigèrent vers le bar. Scanlan était toujours là, observant leurs mouvements avec une neutralité feinte.

Robinson sortit son portefeuille et demanda, le regard rivé sur elle :

— Combien vous doit-on ?

— C’est gratuit pour vous, répondit-elle, un sourire énigmatique aux lèvres.

Robinson soutint son regard, plissant légèrement les yeux.

— Corruption de fonctionnaires, Madame Scanlan ?

— J’ai jamais vu ça, un constable refuser un repas gratuit, répliqua-t-elle avec une moue sarcastique.

— Nous sommes l’exception qui confirme la règle, dit Robinson en sortant de quoi payer.

Après avoir réglé, il sortit une photo de sa poche et la plaça sur le comptoir devant elle.

— Connaissez-vous cet homme ?

Scanlan se pencha pour examiner l’image. Après un moment, elle haussa les épaules.

— On dirait qu’il dort.

Robinson marmonna en grinçant des dents :

— Décidément !

À côté de lui, Kelly se pencha et souffla d’un ton amusé :

— La prochaine fois, on demandera à Miss Dupuis d’ouvrir les yeux de son cadavre avant de prendre la photo.

Robinson esquissa un sourire fugace avant de se tourner de nouveau vers Scanlan, son ton devenant plus insistant.

— Connaissez-vous cet homme ? répéta-t-il.

Scanlan, le regard fuyant, prit la photo que Robinson lui tendait avec une hésitation visible. Ses doigts, légèrement rougis par le froid, trahissaient un inconfort qu’elle masquait mal.

— Je ne crois pas, dit-elle enfin en secouant doucement la tête.

Robinson, impassible, insista en pointant la photo du doigt.

— Regardez bien, Mme Scanlan. C’est important.

Elle plissa les yeux, son visage fermé révélant une lutte intérieure entre prudence et mémoire.

— C’est qui ? demanda-t-elle, presque sur la défensive.

— Le cadavre trouvé dans VOTRE ruelle, répliqua Robinson, appuyant délibérément sur le mot « votre » pour souligner la gravité de la situation.

Scanlan fixa l’image une seconde fois, ses sourcils se fronçant légèrement. Elle finit par murmurer :

— Oui, peut-être.

Robinson ne lâcha pas prise.

— Peut-être quoi ?

Elle haussa les épaules, jouant l’indifférence, mais son ton trahissait un léger malaise.

— Peut-être que je l’ai déjà vu ici.

— Vous l’avez vu ou vous ne l’avez pas vu ? tonna Robinson, sa patience s’effilochant.

Scanlan soupira, puis lâcha :

— Oui, il est venu quelques fois ici, mais ce n’était pas un régulier.

Robinson fronça les sourcils.

— Est-ce qu’il était là à la fête de la St-Patrick ?

Scanlan esquissa une moue agacée.

— Là, vous m’en demandez trop. Il y avait tellement de monde, répondit-elle en levant les mains comme pour écarter la question.

— Quand il venait ici, était-il toujours seul ?

— Toujours, admit-elle. Il s’assoyait à une table dans un coin. Il commandait une bière qu’il tétait pendant un bon bout de temps. Ce n’était pas un client payant.

— Qu’est-ce qu’il faisait ? Il cherchait à entrer en relation avec des gens ?

— Non, il restait seul et il observait.

Robinson arqua un sourcil.

— Il observait ?

— Ben oui, il observait les clients, répondit-elle en haussant légèrement le ton, comme si cela allait de soi.

— Il me semble que vous vous en souvenez maintenant plus que vous ne le disiez, lança-t-il, son regard perçant fixé sur elle.

Scanlan, visiblement piquée, planta ses mains sur le comptoir.

— C’est certain que s’il a été tué dans ma cour, ça change un peu les choses, rétorqua-t-elle. Il est arrivé une fois ou deux qu’il vienne s’installer au bar quand c’était moi qui servais et que je n’étais pas trop occupée.

— Et qu’est-ce qu’il faisait ? poursuivit Robinson.

— Il posait des questions.

— Quel genre de questions ? demanda-t-il, son ton se faisant plus insistant.

— Bah, des questions banales, comme quelqu’un qui veut bavarder avec vous, dit-elle avec un geste vague.

— Il voulait savoir quoi ?

Scanlan poussa un soupir exaspéré, comme si elle regrettait d’avoir entamé cette conversation.

— Il me demandait si j’étais la proprio, si je travaillais seule ici, si je connaissais tout le monde. Il voulait être gentil avec moi, vous voyez… Pas comme vous autres, ajouta-t-elle, un sourire narquois aux lèvres.

Kelly, qui observait la scène jusque-là, intervint avec un éclat de malice :

— Mais on est gentil avec toi, ma chérie ! Dis donc, ça lui est arrivé de poser des questions sur les Fenians qu’il y avait dans ta taverne ?

Scanlan le fixa un instant, sa bouche s’entrouvrant pour une réplique cinglante.

— Tiens, il parle, celui-là… Je ne sais pas… Je ne m’en souviens pas, lança-t-elle d’un ton sec.

— Tu ne t’en souviens pas ou tu ne veux pas t’en souvenir ? insista Kelly, son regard dur planté dans le sien.

Scanlan croisa les bras et déclara avec défi :

— De toute façon, j’ai rien à dire là-dessus.

Kelly éclata d’un rire narquois.

— Ah non ?

— Ben non. Pour qui tu me prends ? Une bastard de rebelle irlandaise, cracha-t-elle, les yeux flamboyants.

— C’est pas ce que t’es ? rétorqua Kelly, un sourire provocateur accroché à ses lèvres.

Scanlan serra les poings et répondit, sa voix vibrante de colère :

— Fuck you, bloody bastard!

Après cette passe d’armes, l’atmosphère autour du bar s’alourdit, presque étouffante. Robinson, ajustant son manteau en laine qu’il venait de remettre, se pencha légèrement au-dessus du comptoir. Son regard perçant semblait clouer sur place quiconque osait le croiser.

— Si ce client parlait avec vous, il a peut-être échangé des confidences ? demanda-t-il, d’un ton mesuré, mais insistant.

Scanlan redressa la tête, son visage s’illuminant d’une expression outrée.

— Monsieur le chef des détectives, je ne suis pas une putain, répliqua-t-elle avec un mélange de défi et de mépris.

Robinson, impassible, haussa un sourcil et rétorqua calmement :

— Je ne parle pas de ce type de confidences. Il vous a peut-être dit son nom.

Cette fois, Scanlan sembla se détendre, adoptant une attitude un peu plus coopérative.

— C’est vrai qu’il m’a dit son nom, concéda-t-elle. Je m’en rappelle parce qu’il avait un prénom irlandais typique : Liam.

— Liam, comment ? insista Robinson.

— O’Neil. Liam O’Neil.

Robinson acquiesça doucement, répétant le nom comme pour le graver dans sa mémoire.

— Un vrai nom irlandais, c’est vrai. Est-ce qu’il vous a dit autre chose qui vous aurait frappée ?

Scanlan secoua la tête, un sourire ironique effleurant ses lèvres.

— Non. Juste des banalités comme celles que je dois toujours supporter quand je suis au bar.

Robinson ne sembla pas convaincu, son regard scrutant la moindre hésitation dans ses réponses.

— Il vous a dit d’où il venait, où il demeurait ? poursuivit-il. Il ne vous a pas dit s’il était marié, s’il avait des enfants ?

Scanlan haussa les épaules avec une lassitude exagérée, ses yeux roulant vers le plafond.

— Rien de tout cela. Que des banalités, répondit-elle sèchement.

Un silence bref, mais lourd s’installa, ponctué par le bruit lointain de la porte d’entrée s’ouvrant et se refermant sous l’effet d’une bourrasque. On entendait encore le vent siffler à travers les interstices des fenêtres, portant avec lui des flocons égarés.

Robinson rompit le silence en inclinant légèrement la tête.

— Je vous remercie, Madame Scanlan, de votre disponibilité. S’il vous revient autre chose, n’hésitez pas à nous recontacter, dit-il, presque trop courtois.

Scanlan plissa les yeux, ses lèvres se tordant dans une expression mi-moqueuse, mi-défiante.

— Ouais, c’est certain, murmura-t-elle, son ton laissant entendre que cela n’arriverait jamais.

Robinson et Kelly se redressèrent, remettant leurs chapeaux, le poids de l’interrogatoire semblant se dissiper alors qu’ils se tournaient vers la sortie. 

Les deux hommes quittèrent la taverne sans un mot. Cette fois, aucun regard ne les suivit. Les clients avaient repris leurs discussions et leurs repas, comme si le passage des détectives n’avait jamais eu lieu. La porte grinça en se refermant derrière eux, laissant le brouhaha et l’odeur de bière derrière eux. 

Dehors, le vent froid de mars s’engouffra sous leurs manteaux de laine épaisse, et un léger crachin s’ajoutait à l’humidité ambiante. La neige sale au sol se mêlait à la boue, formant une couche glissante que leurs bottes de cuir essuyèrent bruyamment en montant dans la voiture.

Robinson s’installa aux rênes, tirant sur son chapeau pour se protéger des fines gouttes qui perlaient du ciel. Kelly prit place à ses côtés, refermant le col de son manteau contre le froid mordant.

— Alors, chef, qu’est-ce que vous en pensez ? demanda Kelly, rompant le silence.

Robinson fronça les sourcils, les yeux fixés droit devant lui alors que le cheval pie trottinait lentement sur la rue bordée de lampes à gaz.

— Nous avons un nom, répondit-il enfin. C’est déjà cela… si c’est son vrai nom.

Kelly tourna la tête vers lui, intrigué.

— Vous avez des doutes ?

— Je ne sais pas. Je trouve son attitude bizarre à la taverne. Il venait toujours seul, passa beaucoup de temps à observer, posait des questions, s’intéressait à tout ce qui se passait, mais n’avait jamais d’amis.

Kelly plissa les yeux, comme s’il cherchait à assembler les morceaux d’un casse-tête.

— Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ? murmura-t-il.

— Je ne sais pas, répondit Robinson d’une voix grave, son ton suggérant qu’il n’aimait pas cette incertitude.

Le silence s’installa de nouveau, seulement troublé par le bruit régulier des sabots frappant la route de terre boueuse. Les rues semblaient désertes, seules quelques silhouettes emmitouflées passaient rapidement, fuyant le froid et la pluie fine.

— En tous les cas, le trouver sera difficile, reprit Kelly. Ce n’était pas un régulier de la taverne. Aucun habitué ne semblait le connaître. C’était un solitaire. Et il n’y a rien de plus difficile à trouver que des informations sur un solitaire.

Robinson esquissa un léger sourire, plus cynique qu’amusé.

— Oui, mais nous sommes les meilleurs, hein, Kelly ?

Kelly haussa les épaules sans répondre, laissant le silence reprendre ses droits. Le cheval ralentit légèrement en contournant une flaque d’eau boueuse.

Après un moment, Robinson déclara :

— Je vais demander à Dupuis de faire des exemplaires de la photo. Nous allons les distribuer.

— Les distribuer ? s’étonna Kelly, levant un sourcil.

— Oui, je veux que les trois postes de police affichent la photo en évidence aux murs. De plus, il faut que la centaine de constables de la ville garde cette photo dans leur poche. Ils pourraient la montrer ici et là en espérant tomber sur quelqu’un qui le connaît.

Kelly se renfrogna, sceptique.

— C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin, grommela-t-il.

Robinson hocha la tête, son expression se durcissant.

— Il faudra compter sur la chance cette fois. Je ne peux pas croire que personne ne le reconnaîtra. Ce n’est quand même pas un fantôme.

Kelly esquissa un sourire moqueur.

— Peut-être que ç’en est un maintenant qu’il est mort, dit-il en riant.

Robinson ne répondit pas, mais son visage trahissait une légère irritation.

— De toute façon, reprit-il après un moment, tant que nous n’aurons pas trouvé quelqu’un qui le connaît, notre enquête sera au point mort. Et je n’aime pas ça. Je n’aime pas dépendre de la chance pour avancer.

Kelly hocha la tête en silence. La voiture poursuivit lentement son chemin, le bruit sourd des roues sur le sol mouillé accompagnant le martèlement rythmique des sabots du cheval. Le poste de police, avec ses lumières vacillantes derrière les fenêtres embuées, se dessinait à l’horizon, un refuge temporaire dans la froideur de cette journée d’hiver tardif.

26 Feb 2025

Griffintown-Chapitre 7

La salle d’interrogatoire

20 mars, lundi matin

Le mois de mars était particulièrement capricieux cette année, marqué par des bourrasques glaciales et des rues tantôt enneigées, tantôt boueuses. Pour les détectives de la police de Montréal, la semaine de travail débutait officiellement le lundi. Mais rares étaient ceux qui respectaient cet horaire. Ce week-end-là, ils avaient tous mis la main à la pâte, affrontant des heures supplémentaires sans broncher. Dans cette brigade, le devoir passait avant tout.

Le chef Robinson se préparait à ouvrir la réunion hebdomadaire lorsqu’un vacarme à l’extérieur du bureau attira son attention. Fronçant les sourcils, il se leva et sortit. Les échos chaotiques d’une dispute rebondissaient contre les murs de pierre grise.

Se dirigeant vers l’entrée du rez-de-chaussée, il trouva le planton et un constable aux prises avec une femme en furie. Les cheveux ébouriffés sortaient de sous un bonnet de laine décoloré, et son manteau de laine grossière, mal ajusté, glissait sur une robe à carreaux usée par les ans. Elle criait d’une voix rauque, chargée de désespoir :

— Où il est ? Où il est ? Je veux le voir !

Ses poings, petits, mais déterminés, martelaient les bras des hommes qui tentaient de la calmer sans grand succès.

— Madame Murphy ? lança Robinson, adoptant une voix posée, presque douce, mais marquée par l’autorité.

La femme se figea, le regard braqué sur lui comme une bête acculée.

— Qui vous êtes, vous ? cracha-t-elle.

— Chef détective Robinson, madame, répondit-il avec un léger salut. Nous avons besoin d’interroger votre mari.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Nous n’en sommes pas encore certains.

Son expression changea du tout au tout : l’étonnement se mua en colère pure.

— Comment ça, vous ne savez pas ? Vous venez chez nous, en pleine nuit presque, vous embarquez mon mari comme un criminel, vous le jetez dans une cellule et vous dites que vous ne savez pas pourquoi.

Robinson resta imperturbable, mais son ton se fit plus ferme :

— Votre mari est un témoin important dans une affaire de meurtre.

Le mot eut l’effet d’une gifle : la femme écarquilla les yeux, sa bouche s’ouvrant légèrement avant qu’elle ne retrouve sa verve.

— Un meurtre ? Vous êtes tombés sur la tête ou quoi ? Mon homme n’a rien à voir avec un meurtre ! C’est un honnête travailleur, c’est tout.

— Quoi qu’il en soit, madame Murphy, nous devons l’interroger. Vous êtes libre d’attendre ici, si cela vous convient.

Elle planta ses mains sur ses hanches, défiant du regard le chef détective.

— C’est certain que je vais l’attendre. Et croyez-moi, je compte bien repartir avec lui ce matin, pas plus tard.

Robinson, sans répondre, inclina brièvement la tête avant de tourner les talons. Sa démarche lourde et assurée résonnait dans l’escalier, tandis qu’il regagnait son bureau.

— Qu’est-ce qui se passe, chef ? demanda Kelly, la voix un peu rauque.

Robinson souffla sur ses mains pour les réchauffer. Dans l’air flottait une odeur de pluie mêlée à celle, plus âcre, du bois de chauffage.

 — C’est la femme de Murphy.

Kelly haussa un sourcil, intrigué.

 — Elle arrive à point. Vous lui avez dit que vous vouliez l’interroger à propos de la rixe dans la taverne ?

— Non. Je n’ai pas voulu l’effrayer. Mais, comme elle veut rester ici pour attendre Murphy, nous l’aurons sous la main si besoin. Bon, il est temps de se mettre au travail.

Morin, qui brassait de la paperasse d’un geste nerveux, intervint. 

— Miss Dupuis n’est pas là ?

— Non, répondit Robinson d’un ton sec. Elle a eu des problèmes samedi avec le développement des photos. Il lui manquait du matériel. Elle est partie en chercher pour finir le travail.

Morin croisa les bras, fronçant les sourcils. 

— Ça veut dire qu’on n’aura pas les photos du mort aujourd’hui ?

— On les aura sans doute ce matin. Dupuis connaît bien son affaire en matière de photographie.

Kelly détourna le regard, observant le grésil qui martelait doucement les carreaux ternis par la suie et la poussière.

 — De toute façon, nous n’avons pas besoin d’elle. On sait déjà qui est la victime : Aidan Walsh, murmura-t-il.

À ces mots, Robinson et Morin échangèrent un regard lourd, baissant légèrement la tête. Kelly n’apprécia pas leur silence.

 — Quoi ? Vous n’êtes pas sûr que c’est lui ?

Les deux hommes restèrent muets, mais leurs visages étaient plus éloquents que des mots. Kelly serra les poings et continua : 

— En tout cas, on a trouvé notre assassin. Comment as-tu pu lui mettre la main dessus, Morin ?

Morin redressa la tête et haussa les épaules. 

— Bah, je savais déjà où il habitait. On a appris hier qu’il devait revenir dans la soirée. Ça a été facile. Il était en train de souper chez lui avec sa femme.

Kelly écarquilla les yeux. 

— Il n’a pas résisté à son arrestation ?

Morin éclata d’un rire bref, presque amer. 

— Lui non… Mais sa femme… Une vraie tigresse ! Il a fallu que le constable la retienne pour qu’elle ne nous blesse pas avec ses poings et ses pieds. Elle hurlait : « Qu’est-ce que vous voulez ».

— En tout cas, on l’a enfin sous la main. C’est ce qui importe.

Robinson ajusta sa cravate d’un geste sec.

 — Je vais l’interroger avec Morin. Toi, Kelly, tu iras faire une perquisition chez Walsh.

— Vous avez son adresse ? demanda Kelly, déjà prêt à enfiler son manteau encore humide.

— Oui. J’ai passé une partie de la soirée d’hier au bureau des archives et j’ai trouvé un dossier le concernant. Il a été condamné il y a deux ans pour le vol d’un commerce sur la rue Wellington.

Kelly fronça les sourcils. 

— Il a fait de la prison ?

Robinson secoua la tête. 

— Non. Il était jeune, et le juge a été clément. Il s’en est tiré avec une réprimande et un dossier.

— Vous êtes sûr que c’est la bonne adresse ?

— À l’époque, il vivait seul avec sa mère veuve. Elle doit toujours habiter au même endroit.

Kelly hésita un instant, l’ombre d’une pensée passant sur son visage.

 — Est-ce qu’il faut lui annoncer la mort de son fils ?

— Surtout pas. Nous n’avons aucune certitude. Dis-lui seulement que nous le cherchons et que nous voulons fouiller sa chambre pour trouver des indices.

— D’accord, chef. Je m’y rends tout de suite, conclut Kelly en enfilant son manteau. 

Il quitta la pièce d’un pas rapide, le bruit de ses bottes résonnant sur le sol usé. En descendant l’escalier sombre et froid, il sentit un courant d’air s’infiltrer par une fissure dans la porte extérieure. Lorsqu’il l’ouvrit, le vent glacial s’engouffra avec force, soulevant un tourbillon de grésil dans l’entrée. La porte se referma derrière lui dans un grincement prolongé, étouffé par le hurlement du vent.

***

Robinson et Morin poussèrent la porte de la salle d’interrogatoire, dont le grincement fut étouffé par l’épaisseur des murs. La pièce exhalait une odeur de tabac froid et de bois ciré. Au centre, une lourde table en chêne usé dominait l’espace, et derrière elle attendait un jeune homme, assis avec un calme apparent. Ses cheveux bruns formaient des boucles désordonnées, sa petite moustache était soigneusement taillée, et un collier de barbe fin soulignait son menton. Il aurait pu paraître avenant, n’eût été les contusions violettes marbrant sa mâchoire et son front, ainsi qu’une cocarde violacée ornant son œil droit.

— Ils m’ont pris ma casquette, lança-t-il sans attendre, d’une voix étonnamment aiguë.

Morin étouffa un rire, mais Robinson resta impassible, son visage comme taillé dans le granit.

— Qu’est-ce que je fais ici ? continua Murphy, ses doigts tapotant nerveusement la table. Pourquoi vous m’avez mis en prison ? Je n’ai rien fait, moi.

Morin s’installa avec un cahier et un crayon, traçant des lignes avec une lenteur exagérée, tandis que Robinson posait sur la table un dossier épais. C’était un stratagème bien rodé : l’air grave, il feuilletait quelques feuilles griffonnées au hasard, laissant à l’accusé le soin d’imaginer ce qu’elles contenaient. Chez Murphy, pourtant, cet effet ne semblait pas produire l’effet escompté. Son regard ne trahissait ni crainte ni curiosité. Robinson ouvrit le dossier avec un soupir exagéré.

— Michael Murphy, c’est bien ça ? demanda-t-il en plantant son regard dans celui de l’homme.

— C’est moi.

— 21 ans. Marié.

— 22 ans, corrigea Murphy avec une pointe de fierté. Je suis marié à Margaret depuis deux ans.

— Pas d’enfants ?

— Pas encore, répondit-il, son ton se durcissant légèrement.

— Tu travailles… Voyons voir… Au Grand Trunk.

Murphy secoua la tête. 

— Non. Au canal Lachine.

Robinson marqua une pause, feuilletant lentement les papiers, laissant le silence peser.

— Mais qu’est-ce que vous voulez à la fin ? s’impatienta Murphy.

Robinson se redressa légèrement. 

— Où étais-tu donc, Murphy, dans la soirée du 17 mars ?

Murphy fronça les sourcils, cherchant manifestement à comprendre où cette conversation le menait.

— Jeudi ? C’était la fête de la Saint-Patrick. Je suis allé fêter avec ma femme.

— Où donc ?

— À la taverne de la mère Scanlan.

— Kate Scanlan ?

— C’est ça.

Robinson plissa les yeux, comme s’il essayait de deviner si Murphy mentait. 

— Tu vas souvent dans cette taverne ?

— C’est ma taverne préférée. Oui, j’y vais assez souvent, admit Murphy sans hésitation.

Robinson continua à feindre une intense concentration sur le dossier, feuilletant les feuilles comme si chacune cachait un secret capital.

— Donc, tu étais à la taverne de Kate Scanlan le 17 mars dernier ?

— C’est ce que je viens de vous dire, répondit Murphy, irrité. On fêtait la Saint-Patrick. Il y avait pas mal de monde. On s’amusait. Il y avait des musiciens, des chanteurs et des danseurs. On s’amusait bien.

Robinson releva lentement les yeux, son regard pénétrant se plantant dans celui de Murphy. 

— Tu ne t’es pas seulement amusé… C’est ce que je lis ici…

Murphy écarquilla les yeux, pris au dépourvu. 

— Comment ça ? Mais oui, nous avons eu du plaisir toute la soirée.

— Pas toute la soirée, répliqua Robinson, refermant le dossier avec un bruit sourd. En tout cas, c’est ce que je lis ici. Il paraît que tu t’es battu.

Murphy gardait le silence, son regard passant alternativement de Robinson à l’épais dossier posé sur la table. Ses mâchoires se contractaient, et ses doigts tapotaient nerveusement le rebord de la table en bois brut. Puis, soudain, une étincelle traversa son regard.

— Ah, c’est pour ça que je suis ici ! À cause de la bataille à la taverne, lâcha-t-il d’une voix où perçait une pointe de défi.

Robinson, impassible, le fixa sans ciller.

— Mais c’est rien du tout, ça, poursuivit Murphy, haussant les épaules comme si tout cela était dérisoire. Des batailles dans les tavernes, il y en a tout le temps. Toutes les semaines, dans toutes les tavernes. Et vous m’avez arrêté pour ça ?

Robinson croisa les bras et répondit d’un ton glacial : 

— Je ne m’intéresse pas aux autres batailles dans les autres tavernes. Je m’intéresse à celle que tu as provoquée le 17 mars.

Murphy écarquilla légèrement les yeux, puis secoua la tête en se renfrognant. 

— Que j’ai provoquée ? … Ben voyons donc, c’est même pas moi qui a commencé.

— Ah, ce n’est pas toi ?

— Ben non. C’est ce maudit Walsh, rétorqua Murphy en frappant la table du plat de la main, faisant résonner un écho sourd dans la petite pièce. Il passait son temps à reluquer ma femme. Maudit Walsh !

— Tu connais bien ce Walsh ? 

— Walsh ? Non, je le connais pas bien, répondit Murphy en levant les yeux au ciel. Je sais seulement que c’est un sacré voyou.

Robinson fronça légèrement les sourcils. 

— Et ta femme ?

Murphy sembla pris de court. 

— Quoi, ma femme ?

— Elle trouvait ça bien que Walsh s’occupe d’elle ?

Murphy ricana, son ton devenant légèrement acerbe. 

— Bah, vous connaissez les femmes. Ça leur prend pas grand-chose pour tomber en pâmoison devant un homme.

— Alors, tu t’es fatigué de voir que Walsh tournait autour d’elle ?

Murphy redressa les épaules, ses poings se crispant sur la table. 

— Ça ne vous aurait pas fatigué, vous ?

Robinson garda le silence, baissant légèrement la tête comme pour réfléchir. Il savait par expérience qu’un silence bien placé valait toutes les questions du monde. Murphy finit par continuer, la tension dans sa voix trahissant une colère mal contenue.

— En tout cas, je ne l’ai pas laissé faire, lâcha-t-il, presque fier.

— Il était tout seul, Walsh ?

— Ben non, répondit Murphy avec un sourire amer. Il n’est jamais tout seul. Il avait sa petite gang de voyous avec lui.

— Et tu l’as quand même affronté ? Tu n’as pas eu peur ?

Murphy bomba légèrement le torse, le menton levé. 

— C’était une question d’honneur. Pis, je suis plus fort que lui.

En effet, Murphy avait un gabarit imposant. Bien qu’il ne fût pas très grand, son torse large et ses épaules massives témoignaient d’une force brute. Peut-être un peu enveloppé, mais certainement robuste : un ouvrier taillé pour le travail physique. Ses employeurs devaient apprécier cette solidité.

— Alors, tu t’en es pris à lui ? 

— C’est certain, répondit Murphy avec un sourire de défi. Je me suis levé, puis je me suis approché de lui et je lui ai dit de lâcher ma femme. Il s’est mis à rire. J’ai explosé. Je l’ai sorti de sa chaise et j’ai commencé à le cogner.

— En tout cas, il a répliqué, à voir ton visage, rétorqua Robinson, jetant un coup d’œil à l’œil poché et aux contusions qui marbraient le visage de Murphy.

Murphy haussa les épaules avec un rire sec. 

— Vous devriez voir le sien.

Un silence pesant envahit la pièce, seulement troublé par le craquement du bois de la chaise sur laquelle Murphy était assis. Robinson, impassible, semblait jauger son interlocuteur, ses doigts tapotant légèrement le bord du dossier posé devant lui. Enfin, il releva la tête, feignant de se désintéresser de ses notes.

— Il paraît qu’on vous a sortis manu militari, lança-t-il d’un ton détaché, presque nonchalant.

Murphy cligna des yeux, visiblement perdu. 

— Manu quoi ?…

Un léger sourire effleura les lèvres de Robinson. 

— Le portier vous a sorti à coup de pied au cul.

Murphy grogna, mais un rictus amusé s’invita malgré lui sur son visage contusionné. 

— C’est certain. Il est costaud, le Tom. Il m’a attrapé d’une seule main… Et il faisait la même chose pour Walsh de l’autre !

— Vous vous êtes retrouvés dehors ensemble ? demanda Robinson, inclinant légèrement la tête.

— Oui. On était pas mal amochés tous les deux, admit Murphy en frottant machinalement sa mâchoire endolorie.

— Vous étiez bien saouls également.

Murphy lâcha un soupir résigné.

 — C’est vrai. J’avais pris plus de boissons que d’habitude. J’ai eu toutes les misères du monde à me relever. Heureusement que Margaret était là.

— Puis Walsh ? Robinson pencha son corps légèrement en avant, scrutant chaque réaction.

— Lui non plus n’était pas trop Samson, répondit Murphy avec un éclat de rire bref.

— Si je comprends bien, tu t’es relevé et tu es reparti chez toi ?

— Ben oui, dit Murphy, comme si la réponse allait de soi.

— Puis Walsh ? insista Robinson, ses yeux se plissant légèrement.

Murphy haussa les épaules. 

— Je sais pas. Il est parti de son côté.

Robinson se redressa, le regard acéré, prêt à riposter. Le moment était venu de porter un coup décisif.

— T’es bon pour raconter des histoires, hein, Murphy ?

Murphy releva la tête, ses sourcils se fronçant, mais son ton resta calme. 

— Je raconte pas d’histoire. C’est ce qui s’est passé.

Robinson le fixa, laissant une tension palpable s’installer dans la pièce, tandis que la lumière blafarde de la lampe faisait luire le bois usé de la table.

— Moi, j’ai une autre histoire à te raconter, lança Robinson d’un ton glacial, appuyant chaque mot avec soin. Quand tu es sorti de la taverne, tu as continué à t’en prendre à Walsh. Vous vous êtes dirigés ensemble vers la ruelle à côté. Puis, tu as sorti ton couteau et tu l’as poignardé.

Murphy sursauta comme si on venait de lui jeter un seau d’eau glacée. 

— Hein ! Mais vous êtes fou ! Walsh ?

— Il est mort. Tu le savais ?

Le visage de Murphy perdit ses couleurs. 

— Walsh est mort ! Mais c’est pas possible, ça. En tout cas, s’il est mort, c’est pas moi qui l’a tué. Je n’ai même pas de couteau. Puis demandez à ma femme. Elle était là avec moi.

— Le témoignage d’une épouse, ça ne compte pas en Cour.

— En Cour ! Mais ça va pas ! s’exclama Murphy, son ton montant d’un cran. J’ai jamais tué personne, moi. Je suis un bon catholique, vous savez. Tuer, c’est un péché mortel. Il ne faut pas faire ça.

— Et se battre, c’est aussi un péché mortel ?

Murphy fronça les sourcils et répliqua vivement : 

— C’est pas la même chose. Il faut bien se défendre quand même.

Le silence retomba, lourd et oppressant, jusqu’à ce qu’un coup sec frappé à la porte ne le brise. Robinson se leva d’un geste mesuré et alla ouvrir. Miss Dupuis se tenait dans l’encadrement, droite et légèrement essoufflée. Elle portait une robe en laine sombre, simple, mais élégante, avec un corsage ajusté rehaussé d’un col blanc en dentelle. Une broche discrète ornait son col, et ses mains légèrement rougies portaient encore les traces de produits chimiques utilisés pour développer les photos. Ses manches longues se terminaient par des poignets soigneusement boutonnés, et un tablier noir en sergé recouvrait le bas de sa jupe, rappelant qu’elle venait tout juste de travailler dans la chambre noire.

— Dupuis, tu as quelque chose pour moi ? demanda Robinson en croisant les bras.

— Enfin, répondit-elle en ajustant une mèche échappée de son chignon bien tiré. J’ai réussi à tirer une photo. Je me suis dépêchée de venir vous la donner. J’ai bien fait ?

— Oui, oui. Tu arrives juste au bon moment, dit Robinson en prenant l’enveloppe avec empressement.

Il l’ouvrit et en sortit une photo encore fraîche, légèrement voilée par l’humidité. Le visage de la victime y apparaissait clairement : paisible, presque endormi, comme un homme qui aurait trouvé le repos éternel.

Robinson retourna dans la salle d’interrogatoire, tenant la photo entre ses doigts. 

— Je viens de recevoir la photo de Walsh, l’homme que tu as tué, annonça-t-il en tendant l’image à Murphy.

Murphy fixa la photo, ses yeux s’écarquillant d’étonnement. 

— Mais, c’est pas Walsh !

Morin, resté en retrait jusque-là, redressa le dos sur sa chaise et se pencha légèrement en avant, posant ses avant-bras sur la table.

— Comment, ce n’est pas Walsh ?

— Mais non, c’est pas Walsh.

— C’est qui alors ?

Murphy haussa les épaules, un mélange de confusion et de panique sur son visage. 

— Mais je sais pas, moi.

— Tu ne l’as jamais vu ?

Murphy se pencha sur la photo, l’examinant avec attention. 

— On dirait qu’il dort… Oui… Il me semble que je l’ai déjà vu. Mais c’est pas Walsh. Lui, je le connais pas.

— Où est-ce que tu l’as déjà vu ?

— À la taverne de la mère Scanlan, répondit Murphy après un instant de réflexion. J’ai dû le croiser une fois ou deux.

— Et tu ne sais pas qui c’est ?

— Aucune idée. Mais la mère Scanlan, elle le saurait peut-être. Elle connait tout le monde dans sa taverne.

Robinson et Morin échangèrent un regard, un échange muet, mais chargé d’intentions.

— Je peux m’en aller maintenant ? demanda Murphy, sa voix oscillant entre espoir et agacement.

Robinson répondit sans détourner le regard :

 — Pas tout de suite. Je reviens te voir bientôt.

Robinson quitta seul la salle d’interrogatoire, ses pas résonnant lourdement sur les marches en pierres alors qu’il descendait le grand escalier. Dans le corridor faiblement éclairé, l’air était imprégné d’une odeur mêlant le renfermé et la fumée de charbon, typique des bâtiments publics.

L’épouse de Murphy se leva brusquement de la chaise bancale où elle patientait, comme propulsée par des ressorts invisibles.

— Madame Murphy, dit Robinson, en l’observant d’un œil scrutateur.

— Il peut partir ? demanda-t-elle avec un mélange d’espoir et d’inquiétude, ses doigts nouant nerveusement un ruban qui pendait de son chapeau.

— J’ai une question à vous poser, reprit-il calmement. Vous étiez avec votre mari à la fête de la Saint-Patrick ?

— Oui, chez la mère Scanlan, répondit-elle aussitôt, redressant légèrement son menton comme si la précision du détail devait suffire.

— Vous accompagnez souvent votre mari à la taverne ?

Elle hésita un instant, ses joues rougies par le froid extérieur ou peut-être par un soupçon de gêne.

— Rarement. Seulement quand il y a des fêtes.

— Le soir de la Saint-Patrick, votre mari s’est battu ? 

— Oui, avec un autre homme que je ne connais pas, répondit-elle en fronçant les sourcils, visiblement agacée par le souvenir.

— Le portier a sorti les deux hommes pour faire cesser la bataille ?

— Oui. Pauvre Michael, il était bien amoché, souffla-t-elle, sa voix tremblant légèrement. Je l’ai aidé à revenir chez nous.

— Il ne s’est rien passé d’autre à l’extérieur entre votre mari et l’autre homme ? Ils n’ont pas continué à se battre ?

Elle secoua la tête vivement, faisant danser les rubans de son bonnet.

— Oooh non ! Ils en auraient été incapables de toute façon, lâcha-t-elle avec un mélange de lassitude et de reproches voilés. J’ai toujours dit à Michael de ne pas boire autant.

Robinson sortit une photographie d’une enveloppe brunie qu’il avait glissée dans la poche intérieure de son manteau.

— L’autre homme, c’était lui ? demanda-t-il, lui tendant l’image.

Elle plissa les yeux, observant la photo avec soin avant de secouer vigoureusement la tête.

— Ben non. C’était pas lui.

— Lui, vous le connaissez ? insista Robinson, sans relâcher son regard perçant.

— Je ne l’ai jamais vu, dit-elle fermement, croisant les bras comme pour se protéger d’une accusation invisible.

Robinson se tourna vers le constable en faction non loin, un homme trapu au visage fatigué.

— Bob, va chercher le gars qui est dans la salle d’interrogatoire et laisse-le repartir, ordonna-t-il d’une voix claire.

À ces mots, Madame Murphy ouvrit grand les yeux, la surprise illuminant son visage. Elle fixa Robinson, et un sourire discret, empreint de gratitude, vint éclairer ses traits fatigués.

— Merci, mon bon monsieur, murmura-t-elle avec une sincérité émouvante.

Sans perdre de temps, Le Chef remonta l’escalier en vitesse, ses bottes claquant sur les marches, tandis qu’un léger courant d’air chargé de froid et de l’odeur de neige fondante semblait s’insinuer partout, même à l’intérieur.

19 Feb 2025

Griffintown-Chapitre 6

Father Dowd

19 mars, dimanche après-midi

Après avoir reçu le rapport d’autopsie du docteur Campbell en cette froide matinée de samedi, Robinson et Miss Dupuis avaient regagné le poste de police. La neige tombait en fine poussière, tourbillonnant sous l’effet d’un vent glacial. Plus tard, après avoir pris un dîner frugal chez elle et troqué sa robe de sortie rouge cerise contre une tenue plus pratique, Miss Dupuis s’attela à son travail. Le développement des photographies exigeait une patience méticuleuse, et les odeurs âcres des produits chimiques empliraient bientôt le réduit qu’elle utilisait comme chambre noire.

De son côté, Kelly avait passé sa matinée à sillonner Griffintown, tentant de soutirer des informations à ses rares contacts dans le secteur. Le quartier irlandais restait un bastion de méfiance envers la police, et l’air froid semblait alourdir les silences gênés de ceux qu’il interrogeait. Pas une adresse pour Walsh, pas même un indice.

— Certains le connaissent, j’en suis certain, mais on dirait qu’ils ont peur de me parler de lui, lâcha-t-il en grognant lorsqu’il retrouva Robinson au poste.

Ce dernier fronça les sourcils. Les pistes s’amenuisaient. Décidé à interroger Murphy, devenu le principal suspect, Robinson avait dépêché un constable pour aller le chercher. L’homme revint bredouille : la maison était vide, pas un signe de Murphy ni de son épouse.

La frustration grandissait. Les informations sur les deux individus mêlés à la bagarre dans la taverne de Kate Scanlan étaient maigres, bien trop maigres. Robinson se résolut à exploiter l’unique piste restante : la patronne de la taverne avait mentionné que Murphy faisait du bénévolat à la paroisse Saint-Patrick. Peut-être s’y trouvait-il ? 

***

Le lendemain, après la grand-messe et le repas dominical, Robinson et Morin prirent la route à bord de la chaise de police, que le chef dirigeait d’une main ferme. Le vieux cheval noir avançait d’un pas mesuré, ses sabots frappant la terre où la neige fondante mêlée à la gadoue reflétait une lumière grise et morne. Les maisons alignées le long des rues semblaient figées dans le froid, leurs fenêtres embuées par la chaleur intérieure contrastant avec l’air glacé. Robinson, les épaules voûtées sous son manteau épais, connaissait bien les initiatives de Father Dowd. Depuis des années, le prêtre rassemblait des vêtements pour les nécessiteux dans le sous-sol voûté de la paroisse. Si Murphy se trouvait quelque part ce jour-là, c’était sans doute là qu’il fallait chercher.

— Alors, Morin, où en êtes-vous avec votre affaire de vol de banque ? demanda Robinson d’un ton bourru tout en remontant d’une main le col de son manteau contre le vent piquant.

— Nous savons qu’ils étaient deux. Ils portaient des masques et étaient armés. Ce sera difficile de les identifier.

— Est-ce qu’ils ont brutalisé le personnel ? poursuivit Robinson.

— Non. Pas besoin. Quand vous avez un pistolet braqué sur la tempe, vous obéissez sans discuter.

— Et combien d’argent ont-ils pris ?

— Le directeur n’en est pas sûr. Il doit encore faire l’inventaire.

Robinson hocha la tête, son regard perdu dans les volutes de fumée blanche qui s’élevaient des cheminées environnantes.

— Qu’en pensez-vous, Kelly et toi ?

Morin haussa les épaules, le visage sombre.

— D’après les témoignages, ces types ne sont pas novices. Ils connaissent leur affaire.

— Une description, peut-être ? Leur taille, la couleur de leurs yeux ? Ils parlaient français ou anglais ?

— Ils étaient prudents. Pas un mot. Ils ont écrit leurs exigences sur un bout de papier.

— Vous avez ce papier ?

— Non, chef. Ils l’ont repris avant de partir.

Robinson gronda, les mâchoires serrées.

— Diable! ces deux-là ne sont pas des amateurs. Peut-être des Américains ?

— Non, je ne crois pas. Ils connaissaient les lieux. Les témoins pensent qu’ils étaient déjà venus plusieurs fois à la banque. Je n’ai pas de doute là-dessus. Jeunes, agiles, minces. Mais rien d’inhabituel pour leur taille.

Robinson réfléchit un instant, ses bottes craquant sur une plaque de glace sur le plancher de la chaise.

— Il faudrait fouiller dans les archives. Peut-être qu’on a déjà pincé des voleurs avec le même modus operandi.

— Ce n’est pas impossible, mais je serais surpris. Ce genre de braquage reste rare ici, répondit Morin.

Le vent emportait leurs paroles dans la rue déserte du dimanche, mêlant leurs voix aux murmures de la ville engourdie.

La voiture s’immobilisa devant l’église Saint-Patrick, dont les flèches imposantes semblaient transpercer un ciel gris chargé de nuages lourds. Morin descendit en premier, le col de son manteau en laine relevé contre un vent glacial qui s’engouffrait entre les bâtiments. Il attacha les rênes du cheval noir à un poteau non loin de l’entrée, caressant brièvement le museau de l’animal pour calmer son agitation. Les rues, engluées dans un mélange de neige fondante et de plaques de glace, reflétaient une lumière blafarde et diffuse.

Robinson, enveloppé dans un manteau épais et coiffé de son éternel chapeau melon, mit pied à terre à son tour en ajustant ses gants de cuir. Les deux hommes descendirent quelques marches menant à l’entrée latérale, puis s’engouffrèrent dans le sous-sol de l’église, où l’atmosphère contrastait avec le froid extérieur. Une chaleur modeste, amplifiée par l’odeur des vêtements usés et du bois humide, régnait dans la pièce faiblement éclairée.

Autour de longues tables disposées en rangées, quelques hommes et femmes s’affairaient à trier des vêtements, échangeant des paroles à voix basse. Robinson repéra immédiatement Father Dowd, une haute silhouette en soutane noire, occupé à plier une chemise. Malgré son allure sévère, il se mêlait aux bénévoles avec une simplicité désarmante.

— Bonjour, Father Dowd, lança Robinson en s’approchant, retirant son chapeau avec respect. Robinson, chef des détectives de la police de Montréal.

Le prêtre releva la tête, un sourire poli illuminant brièvement son visage marqué par les ans.

— Bien sûr, je vous reconnais. Vous êtes une célébrité à Montréal, vous savez, dit-il avec une pointe d’humour.

— Et vous aussi, répondit Robinson.

— Que me vaut l’honneur de votre visite ? demanda le prêtre en déposant soigneusement le vêtement sur une pile.

Patrick Dowd, bien qu’approchant la cinquantaine, conservait une stature imposante, presque aussi grande que celle de Robinson. Ses cheveux courts, poivre et sel, et ses sourcils très arqués lui donnaient un air d’autorité naturelle, rehaussé par une expression évoquant celle d’un préfet de discipline.

— Un beau travail que vous faites ici pour aider les pauvres, remarqua Robinson, jetant un regard circulaire sur les tables encombrées de vêtements.

— C’est avant tout une nécessité, répondit Father Dowd, croisant les bras sur sa poitrine. Vous savez dans quelle misère vivent nos ouvriers irlandais. Des familles entières comptent sur nous pour s’habiller décemment. Aujourd’hui, ce sont des vêtements ; d’autres fois, ce sont des paniers de victuailles.

Robinson hocha la tête, pensif.

— Il est vrai que les Irlandais de Montréal sont les ouvriers les plus pauvres du Canada, ajouta-t-il.

Le prêtre le fixa un instant, ses yeux sombres scrutant ceux du détective.

— Vous êtes britannique, je suppose ?

— Canadien. Mais je suis né en Grande-Bretagne, répondit Robinson calmement.

Le silence qui suivit pesa un instant, chargé de sous-entendus que le chef des détectives ne manqua pas de percevoir.

— Nous cherchons à en savoir plus sur l’un de vos paroissiens, un certain Michael Murphy. Vous le connaissez ?

— Certainement. Michael et son épouse Margaret sont bénévoles ici. Qu’est-ce qui se passe avec lui ? demanda le prêtre, intrigué.

— Nous voulons seulement lui parler, assura Robinson. Il n’est pas ici cet après-midi ?

— D’habitude, il est toujours là, mais il nous a prévenus dimanche dernier qu’il devait visiter ses parents à Saint-Colomban, dans le nord.

— Il est originaire de là-bas ?

— Oui. Son père travaille dans le bois et ne peut pas descendre souvent en ville. C’est donc Michael qui fait le déplacement.

— Et il est parti pour longtemps ?

— Il devrait être de retour ce soir. Michael ne manquerait pas une journée de travail, surtout en cette période.

— Il travaille pour le Grand Trunk ?

— Non, au canal Lachine, précisa Father Dowd. Même si l’activité y est moins intense qu’autrefois, plusieurs centaines d’ouvriers s’occupent toujours de l’entretien. Michael est un travailleur acharné, un vrai bon gars.

— Et sa femme, Margaret ?

— Une épouse exemplaire. Elle se désole de ne pas avoir pu lui donner d’enfant, mais elle reste courageuse. Je les ai mariés il y a deux ans.

— Quel âge a-t-il, d’après vous ?

— Je dirais 22 ou 23 ans, répondit le prêtre après un instant de réflexion. Mais pourquoi toutes ces questions ? Et surtout, pourquoi le chef détective de la police de Montréal en personne se déplace-t-il pour les poser ?

Robinson répugnait toujours à dévoiler ses cartes à ceux qu’il interrogeait. Cela le privait de l’avantage stratégique qu’il aimait maintenir dans toute conversation. Mais cette fois, il n’avait plus le choix.

— Nous pensons que Murphy est un témoin important dans une affaire de meurtre, déclara-t-il, le regard fixé sur le prêtre.

Father Dowd sursauta légèrement, une main se portant instinctivement à sa soutane.

— De meurtre !?… Michael ? Qui aurait-il tué ?

— Nous ne l’accusons pas d’avoir tué quelqu’un, Father. Pas encore, du moins.

Le prêtre secoua lentement la tête, visiblement perturbé.

— Michael, un meurtrier ! Ce n’est tout simplement pas possible. Vous vous trompez.

— C’est pourquoi nous voulons lui parler, pour clarifier la situation. Les circonstances de ce meurtre en font un témoin clé.

Father Dowd fronça les sourcils, les bras croisés devant lui.

— Les circonstances du meurtre … ?

Robinson se redressa légèrement, choisissant ses mots avec soin.

— Pendant la soirée de la Saint-Patrick, Michael s’est battu avec un autre client. La bagarre a dégénéré, au point qu’ils ont dû être expulsés de la taverne.

— Et alors ? Michael est un bon petit gars. Il aime s’amuser et fêter, c’est vrai. Parfois, après quelques verres de trop, il peut se montrer de mauvaise humeur. Mais cela reste rare. Margaret veille à ce qu’il reste sur le droit chemin. Cela n’en fait pas un meurtrier pour autant. Si nous devions arrêter tous ceux qui se battent en étant saouls, la moitié de Montréal serait derrière les barreaux ! s’exclama Father Dowd, un sourire triste au coin des lèvres.

— Vous avez raison, Father. Mais quand une rixe vire au meurtre, il faut s’inquiéter, répliqua Robinson avec calme. Nous avons trouvé un cadavre dans la ruelle derrière la taverne où Murphy s’est battu.

Le visage de Father Dowd se durcit légèrement.

— Cela ne prouve pas que Michael y soit pour quelque chose. Une simple coïncidence, peut-être.

— Une coïncidence ? Dans notre métier, Father, nous croyons peu aux coïncidences, rétorqua Robinson.

Le prêtre détourna le regard un instant, comme pour réfléchir.

— Et qui, selon vous, Michael aurait-il tué ?

— Nous ne sommes pas encore certains de l’identité de la victime. Mais nous savons qu’il s’est battu ce soir-là avec un certain Aidan Walsh. Nous pensons que c’est lui qui a été tué.

Father Dowd eut un rictus amer.

— Walsh… Ah bon. Ce ne serait pas étonnant qu’on l’ait tué.

— Vous le connaissez ? demanda Robinson, intrigué.

— Pas personnellement, mais sa réputation le précède. Walsh est un petit voyou, chef d’une bande de jeunes Irlandais à Griffintown. De la mauvaise graine, si vous voulez mon avis.

— Vous semblez ne pas l’aimer.

— Ce n’est pas une question d’aimer ou non, chef détective. Ce garçon, bien qu’encore jeune, est un pécheur invétéré. Je ne l’ai jamais vu mettre un pied dans un confessionnal. Et mes paroissiens ont déjà suffisamment de soucis sans subir les exactions de ce genre d’individu.

Robinson resta pensif un instant avant de reprendre.

— Vous pensez que Michael aurait tué Walsh ?

— Je ne sais pas, dit Father Dowd, mais si c’était le cas, ce serait assurément pour se défendre. Michael n’est pas un homme doux, mais il n’est pas non plus un assassin. Walsh, en revanche…

Robinson se pencha légèrement en avant.

— Que voulez-vous dire, Father ?

Father Dowd hésita, puis lâcha dans un murmure :

— Walsh… Ce type aurait pu tuer quelqu’un. Il en est capable.

— Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ? 

— Non, bien sûr que non. Mais si vous me demandiez de choisir entre Michael et Walsh comme meurtrier, je n’hésiterais pas une seconde. Vous êtes certain que c’est Walsh qui a été tué ?

Robinson fronça les sourcils.

— Pourquoi cette question, Father ?

— Vous ne connaissez pas encore l’identité du cadavre, n’est-ce pas ?

— Pas encore. Nous travaillons à l’identifier.

Father Dowd soupira profondément, son regard se durcissant.

— Alors, cela pourrait être Walsh… mais cela pourrait tout aussi bien être Michael.

— Murphy ? s’étonna Robinson. N’avez-vous pas dit qu’il devait revenir aujourd’hui ?

— En réalité, confessa le prêtre, je n’ai pas eu de nouvelles de lui depuis dimanche dernier.

Robinson se tut, laissant un silence pesant s’installer dans la pièce. Son regard se perdit un instant sur le sol de béton, fissuré par endroits, où des traces de boue séchée témoignaient du passage des bénévoles venus livrer des vêtements. L’air semblait vibrer de la tension laissée par leur conversation. Enfin, il redressa la tête, son expression redevenue impassible.

— Vous nous avez été très utile, Father. Nous n’abuserons pas davantage de votre temps, déclara-t-il d’une voix grave, mais polie.

Father Dowd inclina légèrement la tête, ses mains croisées devant lui, une ride soucieuse encore visible sur son front. Morin, silencieux jusqu’alors, rangea son cahier de cuir et son crayon usé dans la besace en toile qu’il portait en bandoulière. Tout au long de l’entretien, il avait pris des notes méticuleuses, ses yeux clairs passant sans cesse de son cahier aux interlocuteurs.

Cette habitude d’enregistrer le moindre détail n’était pas une coquetterie. Robinson y tenait fermement. Il avait vécu l’époque où des enquêtes prometteuses s’étaient effondrées faute de documentation, les policiers s’en remettant à une mémoire faillible et aux récits souvent vagues des témoins. Dès ses débuts comme chef des détectives, il avait imposé une règle stricte : chaque enquête devait être consignée avec rigueur. Ce souci du détail l’avait sauvé plus d’une fois, et il n’était pas homme à risquer une erreur évitable.

Le chef réajusta le col de son manteau de laine épais, prêt à affronter de nouveau le vent glacial qui tourbillonnait à l’extérieur et il ancra solidement son chapeau melon sur la tête. Les lueurs du jour perçaient à travers les fenêtres hautes du sous-sol, projetant des ombres longues sur les piles de vêtements et les tables encombrées. Robinson jeta un dernier coup d’œil autour de lui, comme pour imprimer la scène dans son esprit, avant de se diriger vers la sortie, suivi de Morin.

Les deux détectives quittèrent l’église, leurs bottes crissant sur la neige tassée mêlée de gadoue. Le vent glacé de mars s’engouffrait entre les bâtiments, faisant frissonner Morin malgré son manteau épais. Le cheval, attaché non loin de l’entrée, semblait agité, frappant le sol de ses sabots et soufflant des volutes de vapeur dans l’air froid. Robinson flatta doucement l’encolure de l’animal avant de prendre les rênes et de grimper dans la voiture.

Morin, emmitouflé jusqu’aux oreilles dans son manteau, s’installa à ses côtés, les épaules légèrement voûtées. Une fois le cheval lancé au trot, il tourna la tête vers Robinson.

— Alors, chef, sommes-nous plus avancés ? 

Robinson, les mains fermement posées sur les rênes, fronça les sourcils.

— Je n’en suis pas certain, Morin. Pas certain du tout, répondit-il après une pause. Notre principal suspect est toujours Murphy… mais après ce que Father Dowd a dit, j’ai des doutes.

— Parce qu’il ne croit pas à la culpabilité de Murphy ? relança Morin, intrigué.

— Pas seulement ça, répondit Robinson, son regard perdu dans les rues où les branches nues des quelques arbres vacillaient sous l’effet du vent.

— Ah non ? fit Morin en se redressant légèrement.

— Father Dowd parle de Walsh comme si c’était un petit bandit, le genre capable d’un meurtre. Et si l’on se trompait de suspect ? Après tout, nous n’avons pas encore identifié la victime. Nous ne savons même pas où sont Murphy et Walsh.

Morin hocha la tête, ses sourcils se fronçant à son tour.

— Donc, Walsh ne serait pas la victime ? risqua-t-il.

— Peut-être pas, répondit Robinson d’un ton pensif.

— Et si la victime était Murphy ? ajouta Morin après un instant.

— C’est une possibilité, admit Robinson. Une troisième possibilité serait que la victime n’ait rien à voir avec Murphy ou Walsh.

Morin réfléchit un instant avant de proposer :

— Il faudrait peut-être revenir à la piste de Kelly, alors. Vous vous en souvenez, il parlait d’une vengeance entre Irlandais.

— Ce n’est pas tout à fait ce qu’il a dit, rectifia Robinson en secouant légèrement la tête. Kelly pensait que la mort de notre homme n’avait rien à voir avec la rixe de la taverne.

Morin croisa les bras pour se protéger du froid mordant.

— Nous ne sommes pas très avancés, chef. Il commence à être urgent qu’on identifie ce cadavre.

Robinson poussa un soupir, fixant la route devant eux.

— J’aurais aimé avoir la photo que Miss Dupuis a prise à la maison des morts.

— C’est vrai, au fait. Pourquoi n’a-t-on pas encore cette photo ? demanda Morin en fronçant les sourcils.

— Elle a rencontré des problèmes avec son matériel, expliqua Robinson. Il lui manquait des produits chimiques. Et, comme la boutique qui les fournit est fermée le dimanche, elle n’a pas pu s’en procurer aujourd’hui. Nous devrions avoir la photo demain dans la journée.

Morin acquiesça, l’air dubitatif.

— Alors, chef, que pensez-vous de tout cela ?

Robinson jeta un coup d’œil vers lui, son expression grave.

— Je ne sais pas. Je ne me suis pas encore fait d’idée. Mais tu me connais, Morin, je ne pratique pas la théorie des œillères.

Un sourire fin étira les lèvres de Morin.

— Oui, chef. Vous nous avez appris qu’il est dangereux, dans une enquête, de se concentrer sur une seule hypothèse, comme un cheval avec des œillères.

Robinson acquiesça lentement.

— Par ailleurs, je n’aime pas beaucoup abandonner cette piste. Trop de coïncidences : une bagarre dans une taverne, puis, une ou deux heures plus tard, un cadavre retrouvé dans la ruelle adjacente. Non, ça ne me plaît pas.

Morin, réfléchissant, haussa un sourcil.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

— Tant que nous n’avons pas d’autres pistes, nous allons continuer à creuser celle-ci. Nous devons retrouver nos deux lascars… à condition qu’ils soient encore en vie. D’après ce que nous a dit Father Dowd, Murphy devrait être de retour chez lui ce soir. Prends un constable avec toi et va le chercher. Si tu le trouves, amène-le immédiatement au poste.

— Il passera donc la nuit en cellule ? demanda Morin, un brin hésitant.

Robinson tourna un regard déterminé vers lui.

— Nous n’avons pas vraiment le choix. Si c’est un meurtrier, il pourrait s’enfuir.

— Et Walsh ? demanda Morin, son ton empreint d’une curiosité mêlée d’impatience.

Robinson ajusta légèrement son chapeau pour se protéger du vent qui s’infiltrait dans la voiture.

— Il faut continuer à le chercher. Et figure-toi que j’ai ma petite idée… une idée que tu m’as donnée, Morin.

Morin haussa les sourcils, surpris.

— Moi ? Ah bon, fit-il en se redressant sur son siège.

— Oui, reprit Robinson. Quand tu as parlé des deux voleurs de banque tout à l’heure, tu t’es demandé s’il ne fallait pas chercher des événements similaires dans le passé. Ça m’a donné une idée : on pourrait appliquer la même méthode à notre ami Walsh. S’il s’agit vraiment d’un petit vaurien, il y a de fortes chances qu’il ait laissé des traces. Vols, bagarres, arrestations… Nous devrions trouver quelque chose à son sujet dans les archives.

Morin hocha la tête, réfléchissant.

— Bonne idée.

— Je ne peux pas imaginer que quelqu’un comme Walsh n’ait jamais été condamné pour quoi que ce soit, poursuivit Robinson en fixant la rue qui défilait. Avec un peu de chance, son dossier nous donnera son adresse.

— Son adresse ? Certes, vous allez trouver celle de l’époque, mais rien ne garantit qu’il y habite encore.

Robinson tourna la tête vers lui.

— Pas avec ce genre de voyous. Ces petits gredins se croient invulnérables. Ils ne changent pas facilement leurs habitudes. Je parie que, si je trouve son adresse, il sera toujours au même endroit.

Le cheval ralentit, ses sabots résonnant sur les pavés humides où la gadoue mêlée de neige fondante s’accumulait dans les interstices, alors qu’ils approchaient du marché Bonsecours. La lumière déclinante du jour effleurait les façades imposantes, mais austères des bâtiments en pierre grise, tandis qu’un vent glacé s’engouffrait dans les ruelles désertes, soulevant par endroits des éclats de neige fondue. La voiture s’immobilisa devant l’imposant édifice, ses roues claquant légèrement sur les pavés glissants avant de s’immobiliser. Robinson descendit avec sa fluidité habituelle, resserrant son manteau contre le froid mordant qui engourdissait ses gestes.

Un constable, vêtu d’un manteau épais et coiffé d’un chapeau en feutre rond couvert d’une fine couche de neige, s’approcha pour prendre les rênes de ses mains gantées.

— Ramenez la voiture et le cheval à l’étable, ordonna calmement Morin avant de descendre à son tour.

Les deux détectives échangèrent un regard entendu.

— À demain, lança Robinson en resserrant son écharpe autour de son cou.

— À demain, chef, répondit Morin en s’éloignant d’un pas rapide, les épaules enfoncées dans son manteau pour se protéger des rafales.

Robinson, quant à lui, se dirigea vers le poste de police, ses bottes produisant un léger bruit sourd sur le sol humide. Il passa le seuil du bâtiment et pénétra dans la chaleur modeste de l’intérieur. Sans perdre de temps, il se rendit directement à la salle des archives, où l’air était empreint d’une odeur de papier vieilli et de poussière, des traces de nombreuses années de secrets et de crimes inscrits dans les dossiers.

12 Feb 2025

Griffintown-Chapitre 5

La Maison des morts

18 mars, samedi après-midi

— Pas le temps de t’installer, Dupuis ! Tu viens avec moi.

La voix sèche de Robinson résonna dans la petite salle à peine réchauffée par un poêle à bois qui crachotait. Le détective avait déjà revêtu son manteau de laine épaisse, une neige mêlée de pluie battait les vitres et s’infiltrait par les fentes des fenêtres mal calfeutrées.

Miss Dupuis, encore engourdie par l’ampleur de son nouveau poste, se redressa, les yeux écarquillés. Son regard croisa celui des autres membres de l’équipe, toujours ahuris par la décision du chef de remplacer Leclerc par cette jeune femme.

— Oui, chef ! répondit-elle d’une voix claire, quoique teintée d’appréhension. Qu’est-ce qu’on fait ?

— Prends tes cahiers et l’appareil photo. On va à la « maison des morts ». Un cadavre nous y attend pour les photos.

L’annonce fit l’effet d’un frisson collectif. Le corps retrouvé ce matin dans la ruelle derrière la taverne de Kate Scanlan, avait été transporté au McGill College. Là, le docteur George Campbell, doyen de la Faculté de médecine, l’attendait pour une autopsie.

Campbell, silhouette austère et esprit acéré, jouissait d’une réputation aussi tranchante que son scalpel. Les étudiants le redoutaient autant qu’ils l’admiraient. Ses cours de médecine légale, une discipline encore balbutiante au Canada, attiraient des foules malgré l’odeur suffocante d’alcool âcre qui flottait dans la salle de dissection.

La « maison des morts », ainsi baptisée par les étudiants, était une pièce sombre à l’atmosphère saturée d’humidité et d’alcool. Le sol, jonché de sciure, avalait le bruit des pas, mais ne masquait pas l’odeur persistante qui s’élevait des cuves en contrebas. 

Pendant que Miss Dupuis s’éclipsait pour récupérer l’équipement dans la chambre noire aménagée par Leclerc, Robinson, fut intercepté par Kelly et Morin.

— Chef, vous n’y pensez pas ! dit Kelly, fronçant les sourcils. Vous allez vraiment amener la petite avec vous ?

— Miss Dupuis, Kelly. Elle est votre collègue, désormais, répliqua Robinson, posant un regard dur sur l’inspecteur. Vous l’appellerez Miss Dupuis ou Dupuis, c’est clair ?

— Oui, oui, Miss Dupuis. Mais tout de même… Vous allez lui faire voir un cadavre ? Une jeune femme comme elle ? insista Kelly, appuyant délibérément sur le mot « Miss ».

— Elle doit bien commencer quelque part, trancha Robinson, sans se démonter.

— Chef, une femme, c’est fragile, renchérit Morin en haussant les épaules. Elle va éclater en sanglots ou tourner de l’œil dès qu’elle verra un corps.

— Fragile, vraiment ? répondit Robinson, en plantant ses yeux dans ceux de Morin. As-tu déjà lavé un cadavre mort du choléra, comme ces milliers de femmes l’ont fait dans ce pays ? Bien sûr que non. N’as-tu jamais tenu dans tes bras un enfant mort de dysenterie, comme tant de mères et d’épouses ont dû le faire ?

Morin ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint.

— Ce n’est pas la même chose…, murmura-t-il finalement.

— En quoi, exactement, est-ce différent ?

Morin resta interdit, cherchant une réponse, mais Robinson coupa court.

— Bon, si vous avez fini vos jérémiades, au travail. Kelly, tu mentionnais quelque chose à propos de la Banque de Montréal ?

— Oui, des voleurs sont entrés et se sont emparés d’une bonne somme d’argent. Ils étaient armés de pistolets, répondit Kelly, l’air grave.

— On ne voit pas ça souvent ici, fit remarquer Morin, en fronçant les sourcils.

— C’est une mode qui vient des États-Unis, précisa Robinson, en ajustant son pardessus épais pour se protéger du froid. Là-bas, des bandits sillonnent les villes du Nord pour dévaliser des banques. On dit que c’est ainsi que les Confédérés financent leur guerre contre le Nord.

Morin secoua la tête, visiblement peu convaincu.

— Vous vous occuperez de cela tous les deux, trancha Robinson. Moi, je file à la maison des morts avec Thér… Dupuis.

À cet instant précis, Miss Dupuis fit son apparition dans la pièce, les joues légèrement rosies, trahissant une récente activité dans l’enceinte du bâtiment. Son manteau de laine anthracite portait encore quelques traces de poussière, et quelques mèches de cheveux s’échappaient de son chapeau de feutre noir, désordonnées par l’effort. Ses bras étaient chargés : dans une main, elle tenait une boîte de bois rectangulaire, d’un poids évident, et dans l’autre, un lot de bâtons destinés à constituer un trépied.

— Un Dubroni… vous vous rendez compte, chef ? lança-t-elle avec un enthousiasme à peine contenu. Un Dubroni ! C’est la toute dernière invention en matière de photographie. Leclerc était véritablement à l’avant-garde de son temps. 

— Si tu le dis…, répondit Robinson, distrait, en haussant un sourcil.

— Je devrais retourner à la maison pour me changer, poursuivit-elle en jetant un coup d’œil à sa tenue.

Elle portait toujours sa robe de sortie en satin rouge cerise, élégante, mais peu adaptée à la rudesse du travail qu’elle s’apprêtait à effectuer. 

— Pas le temps ! rétorqua Robinson, d’un ton ferme. La première chose à comprendre dans ce métier, c’est que le temps joue toujours contre nous et pour les meurtriers.

Miss Dupuis pinça les lèvres, résignée.

— Bon, d’accord, si vous insistez. Mais c’est une robe de sortie, pas de travail…

— Et alors ? répondit Robinson, impassible.

Elle soupira, mais n’ajouta rien.

— Rien, rien… ça va, finit-elle par dire, en réajustant ses affaires dans ses bras.

Elle pivota sur ses talons et, sans un mot de plus, se dirigea d’un pas rapide vers l’escalier. Le claquement rythmé de ses bottines contre le plancher résonnait dans l’air humide et froid du grand escalier. Robinson, jetant un dernier regard vers Kelly et Morin, la suivit, enfonçant son chapeau melon sur sa tête pour se protéger du vent glacial.

À l’entrée de l’édifice Bonsecours, un cab de police attendait sous la neige fine qui tombait en silence, transformant les pavés inégaux en une mosaïque blanchie. Robinson avait opté pour ce véhicule plutôt que pour sa chaise de police habituelle, bien trop étroite pour lui, Miss Dupuis, et le matériel photographique qu’elle transportait. De plus, une chaise de police, avec son toit sommaire, ne les aurait guère protégés des intempéries.

— Heureusement qu’il neige, dit Robinson en aidant Miss Dupuis à monter dans la voiture. Je déteste la pluie.

— Pour un Londonien, tu as dû être servi, répondit-elle en relevant un pan de son manteau pour s’asseoir sans froisser sa robe.

— Et pourquoi crois-tu que j’aie immigré au Canada ? répliqua-t-il en s’installant à ses côtés.

Le cab noir était une version rudimentaire des voitures de police, avec l’inscription « Police » peinte en grosses lettres blanches sur ses flancs. Il évoquait une petite diligence, robuste mais austère. À l’avant, le constable conducteur était emmitouflé dans un épais manteau de laine, son chapeau rabattu contre les flocons, tandis qu’un toit de bois sommaire protégeait sa tête. Derrière lui, la boîte fermée qui constituait la cabine comportait deux bancs rudimentaires, plaqués contre les parois, où six passagers pouvaient s’asseoir en se faisant face.

L’intérieur était loin d’être confortable. Les roues à rayons de bois, surdimensionnées à l’arrière, offraient une stabilité relative, mais l’absence de suspension signifiait que le moindre nid-de-poule ou caillou se répercutait dans tout l’habitacle. Et à Montréal, les rues en étaient truffées.

Le trajet fut interminable. Le cheval, dont la robe sombre luisait sous la neige fondue, glissait régulièrement sur les pavés glissants ou s’enfonçait dans la boue des routes dégelées. Robinson, secoué comme un sac de pommes de terre, utilisa ce temps pour informer Miss Dupuis.

— L’homme qu’on va voir était à la taverne de Scanlan hier soir. Une rixe a éclaté, et il n’en est pas sorti vivant. 

Miss Dupuis écoutait attentivement, retenant son souffle chaque fois que le cab basculait brusquement, ses mains crispées sur sa précieuse boîte contenant le Dubroni.

Enfin, ils atteignirent l’Université McGill, que tout le monde appelait encore McGill College. L’institution s’élevait majestueusement sur les anciennes terres d’un riche marchand écossais, un empire de fourrures transformé en legs académique. Les bâtiments, austères, mais imposants, dominaient un domaine jadis agricole.

À l’entrée, une route de terre bordée d’un trottoir bien entretenu menait à deux immenses portes en bois sculpté. Ces dernières, toujours ouvertes, étaient fixées à des piliers de pierre ornés de sculptures ressemblant vaguement à des chapeaux grotesques qui rappelaient les personnages de la Commedia dell’Arte.

Robinson et Miss Dupuis pénétrèrent dans la salle de dissection. La pièce à peine réchauffée par un poêle en fonte relégué dans un coin imposait un silence solennel.

Au centre trônait une table en bois massif, usée par le temps et les innombrables dissections. À côté, une table en métal, lisse et fonctionnelle, était dédiée aux autopsies. Sur le mur du fond, une rangée de citernes d’acier contenait les corps en attente ; la glace, régulièrement remplacée, préservait ces restes humains dans une immobilité macabre.

Miss Dupuis, emmitouflée dans son manteau, serra son matériel contre elle, intimidée par l’atmosphère lugubre du lieu. Robinson, imperturbable, jeta un regard circulaire à la pièce avant de lâcher d’un ton sec :

— Bon, mettons-nous au travail.

Le docteur Campbell attendait ses visiteurs dans une pièce austère, dont les murs, blanchis à la chaux, portaient encore les traces d’une humidité persistante. Une odeur âcre de désinfectant flottait dans l’air, mêlée à celle, plus lourde, de la chair humaine en décomposition. À ses côtés se tenait un jeune homme, vêtu avec une précision presque excessive : un veston gris anthracite bien ajusté et une cravate mal nouée. À n’en pas douter, il devait être l’un de ses étudiants.

— Docteur Campbell, salua Robinson en tendant une main ferme.

— Robinson.

La poignée de main entre les deux hommes, rapide et professionnelle, évoquait davantage un échange entre hommes d’affaires que le salut de confrères. À quelques pas de là, Miss Dupuis s’était approchée discrètement. Robinson se tourna vers elle et fit les présentations.

— Thérèse Dupuis, mon assistante.

Les regards que lui jetèrent le docteur et son étudiant auraient aussi bien pu être dirigés vers une bête curieuse échappée d’un zoo. Leur incrédulité était palpable.

— Qu’est-ce qu’elle fait ici ? s’exclama le docteur Campbell, d’un ton empreint d’une froide désapprobation.

— Elle m’assiste pour prendre des notes. Et elle photographiera le cadavre, ajouta Robinson sans se départir de son calme.

Le docteur Campbell écarquilla les yeux, comme s’il venait d’entendre la plus absurde des affirmations.

— Vous voulez rire, Robinson ! Une femme ?!

— Aux dernières nouvelles, c’est une femme, en effet, répondit Robinson avec une pointe d’ironie.

Miss Dupuis, imperturbable, esquissa un sourire avenant, un sourire d’une maîtrise parfaite. Elle s’attendait à ce genre de réaction et elle savait que son calme et son assurance étaient ses meilleurs atouts face à ce genre d’attitude. Pendant ce temps, le jeune étudiant ne pouvait détacher son regard d’elle, bouche bée. Il semblait à la fois fasciné par sa beauté élégante et par l’audace qu’elle incarnait.

Le docteur Campbell, agacé, tourna les talons avec brusquerie, et le groupe suivit en silence. Ils traversèrent la pièce jusqu’au fond, où un cadavre reposait sur une table de dissection. Cette dernière, un meuble singulier, comportait une plaque de métal aux bords relevés, montée sur des pieds amovibles. Une simple lampe à huile diffusait une lumière vacillante, créant des ombres inquiétantes qui dansaient sur les murs. La table, usée par le temps, portait encore des marques sombres laissées par des dissections passées.

— Je vous préviens, mademoiselle, déclara Campbell en s’arrêtant devant le corps. L’homme est nu.

Miss Dupuis, loin d’être décontenancée, répondit d’une voix posée :

— Notre père Adam l’était aussi dans le paradis terrestre… Avant la chute, bien sûr.

Campbell, pris de court par cette réplique, se contenta de froncer les sourcils avant de poursuivre :

— Avez-vous déjà vu des cadavres avant aujourd’hui ?

— Quelques-uns, mentit-elle avec une aisance déconcertante.

Robinson, voyant l’échange s’alourdir, prit la parole pour recentrer la discussion.

— Alors, docteur, que pouvez-vous nous dire sur notre client ?

Campbell haussa légèrement les épaules, ses mains croisées derrière son dos.

— La cause de la mort n’est pas un mystère. Il a été poignardé à quatre reprises. L’homme s’est vidé de son sang en une quinzaine de minutes.

— Et l’heure de la mort ? insista Robinson.

— Quand je l’ai examiné ce matin, la rigidité cadavérique n’était pas complète, elle n’avait pas encore atteint les jambes. Je dirais qu’il est mort entre deux et quatre heures du matin.

— Vous ne pouvez pas être plus précis ? reprit Robinson avec une légère impatience.

— Vous savez bien que non. Si je devais avancer une hypothèse, je dirais trois heures. Mais je suis un scientifique, monsieur, pas un devin.

Robinson, habitué à ces limites, poursuivit tout de même :

— Et pour la lividité cadavérique ? Le corps a-t-il été déplacé ?

— Vous l’avez retrouvé recroquevillé sur le côté ? demanda le docteur, levant un sourcil.

— C’est exact.

— Alors, il est mort ainsi. Le corps n’a pas été bougé.

Tandis que les deux hommes échangeaient à voix basse, Miss Dupuis, sans perdre une seconde, sortit un cahier et un crayon de la besace de Robinson. Ses doigts agiles couraient déjà sur le papier, capturant chaque mot. Puis, d’un pas déterminé, elle s’approcha du cadavre étendu sur la table. Le vent froid s’infiltrait par les interstices des fenêtres, ajoutant une froideur supplémentaire à l’atmosphère déjà lugubre.

Elle se pencha au-dessus du visage livide, son regard perçant détaillant chaque contour.

— N’y touchez pas, mademoiselle ! lança brusquement le docteur Campbell, la voix éraillée par l’irritation.

Miss Dupuis haussa un sourcil, mais ne daigna même pas lever la tête. Elle tourna légèrement sa tête vers Robinson et déclara, d’un ton tranchant :

— Chef, il n’a aucune contusion au visage. Vous ne trouvez pas cela étrange ? Vous avez dit qu’il s’était battu à la taverne. Il devrait y avoir des traces, non ?

Ses doigts effleurèrent l’air au-dessus du cadavre, jamais la peau. Elle descendit méthodiquement, scrutant chaque détail du torse dénudé et des membres, ses yeux brillants d’une curiosité presque scientifique.

— Pas de bleus à la poitrine, ni nulle part ailleurs… conclut-elle en murmurant pour elle-même. Cet homme n’a pas été frappé. Il a uniquement été poignardé.

Robinson croisa les bras, un pli soucieux au coin des lèvres.

— Très bien vu, Dupuis. Notez tout ça avec précision.

Satisfaite, elle se redressa et griffonna rapidement dans son cahier. Pendant ce temps, le docteur la fixait d’un regard sombre, ses sourcils broussailleux accentuant son expression maussade.

— Nous allons prendre des photos, dit Robinson d’un ton ferme. Dupuis, préparez-vous.

Miss Dupuis balaya la pièce d’un regard calculateur, sa mâchoire légèrement crispée, avant d’annoncer :

— Non, ça ne fonctionne pas.

— Qu’est-ce donc, Miss ? s’enquit le docteur, narquois. Le décor ne vous plaît pas ? Pas assez champêtre à votre goût ?

— Pas assez de lumière ! répliqua-t-elle sèchement, ignorant le sarcasme.

Elle donna une série d’instructions aux trois hommes. Sous sa supervision autoritaire, le corps et la lourde table furent déplacés jusqu’à une fenêtre d’où filtrait une lumière blafarde. Le froid mordant s’intensifia chaque fois qu’un courant d’air traversait la salle, mais aucun ne protesta. Le cadavre fut arrimé solidement à la verticale à l’aide de courroies épaisses, et les barres de soutien furent fixées avec des goupilles robustes.

— Parfait, dit-elle enfin, satisfaite.

Avec une habileté qui força l’admiration, elle déplia le trépied de bois et fixa l’appareil Dubroni avec un soin méticuleux. Elle vissait les éléments avec précision, l’expression concentrée, insensible aux regards des hommes qui l’observaient en silence. Une fois tout en place, elle versa un liquide depuis une petite burette, balança doucement l’appareil, et annonça :

— Je suis prête.

Elle colla son œil à l’objectif, ajusta le cadrage, puis, après un instant suspendu :

— C’est bon. On peut tout remballer.

Le docteur Campbell grogna, exaspéré :

— Tout ça pour ça ?

Miss Dupuis, un sourire désarmant au coin des lèvres, répliqua sans hésiter :

— Prendre des photos, docteur, c’est comme certaines rencontres : plus vite c’est fini, mieux c’est.

Pantois, Campbell ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit. Robinson, lui, détourna la tête pour cacher un sourire amusé.

Dans un silence ponctué par les craquements du plancher, les trois hommes s’affairèrent à repositionner le corps. La table fut à nouveau abaissée et repoussée au centre de la pièce, tandis que Miss Dupuis, imperturbable, démontait son équipement. Ses gestes étaient rapides, précis, presque mécaniques.

Campbell, toujours bougon, s’adressa à son étudiant sans lever les yeux vers Miss Dupuis :

— Dites au petit personnel d’aller replacer le corps dans l’une des citernes.

Robinson et le docteur Campbell quittèrent la salle à grands pas, discutant à mi-voix. L’étudiant hésita un instant, puis s’avança vers Miss Dupuis. Les mains encore légèrement tachées de poudre antiseptique, il se racla la gorge avant de lancer en français :

— On ne nous a pas présentés. Je m’appelle Jean-Baptiste Turmel.

Il lui tendit la main, qu’elle serra brièvement, son regard l’étudiant avec une neutralité polie.

— Je tiens à m’excuser pour l’attitude de mon patron, ajouta-t-il en baissant légèrement les yeux.

— Merci, répondit-elle simplement, d’un ton neutre mais sans hostilité.

Turmel esquissa un sourire timide, comme pour s’assurer qu’il ne l’avait pas offensée.

— Ne vous en faites pas, poursuivit-il. Il est désagréable avec tout le monde, en particulier avec ses étudiants.

Miss Dupuis ne répondit pas, concentrée sur la fermeture de la boîte de son appareil. Elle s’apprêta à soulever la caisse d’une main et le trépied de l’autre, mais Turmel se précipita pour l’aider.

— Permettez-moi, dit-il en saisissant le trépied.

— Je suis capable toute seule, répliqua-t-elle, arquant un sourcil.

— Je n’en doute pas une seconde, répondit-il avec un sourire éclatant. Mais cela me ferait plaisir de vous donner un coup de main.

Miss Dupuis hésita, puis céda le trépied avec une réticence visible. Ils se mirent en marche vers la sortie, leurs pas résonnant sur les dalles froides du sol, ponctués par le grincement de vieilles charnières alors qu’une fenêtre se refermait sous un coup de vent.

— Il y a longtemps que vous travaillez pour la police ? demanda-t-il, cherchant visiblement à prolonger la conversation.

— J’ai commencé aujourd’hui, répondit-elle sèchement.

— Pourtant, on dirait que vous avez fait cela toute votre vie, fit-il avec un mélange d’admiration et de sincérité. Vous avez de l’aplomb, mademoiselle.

Elle répondit d’un petit signe de tête. Après une courte pause, peut-être par politesse, elle demanda :

— Et vous, il y a longtemps que vous étudiez la médecine ?

— Pas vraiment, avoua-t-il. Vous savez, je n’étais pas destiné à ce métier. Mon père voulait que je reprenne notre commerce familial. Mais j’ai toujours voulu être médecin.

Il marqua une pause, le regard un peu perdu dans ses souvenirs.

— Je ne sais pas comment il a fait, mais il a trouvé l’argent pour m’envoyer étudier.

Miss Dupuis l’observa en silence, une ombre d’intérêt éclairant son visage.

— Et vous aimez cela ?

— Oui… beaucoup. J’aime la formation. Mais le milieu, un peu moins.

— Pourquoi donc ?

— Très peu de Canadiens français étudient la médecine ici, et je ne me suis pas fait beaucoup d’amis parmi mes collègues.

Ils sortirent de l’édifice. Un silence inconfortable s’installa entre eux, ponctué par le claquement rythmique de leurs pas sur le sol gelé.

La neige avait cessé, laissant derrière elle une humidité glaciale qui s’infiltrait jusqu’aux os. Turmel serra son manteau autour de lui, mais Miss Dupuis ne semblait pas affectée par le froid, emmitouflée dans un manteau épais et une écharpe sombre.

Arrivée au cab, elle déposa sa boîte à l’intérieur où Robinson l’attendait, assis sur un banc, patient comme un vieil ours. Elle tendit la main vers le trépied que Turmel tenait toujours.

— Merci de votre aide, monsieur Turmel, dit-elle, son ton redevenu professionnel.

— Ce fut un plaisir de vous rencontrer, Miss Dupuis, répondit-il en lui tendant une nouvelle fois la main.

Elle la serra, mais cette fois, il ne la lâcha pas immédiatement.

— Pensez-vous qu’il serait possible de vous revoir ? demanda-t-il, l’espoir teintant sa voix.

Miss Dupuis répondit par un sourire, un sourire qui semblait à la fois franc et réservé. Elle retira sa main, monta dans le cab avec grâce, tenant son manteau et sa jupe des deux mains, puis ferma la porte en silence, toujours souriante.

Robinson, qui observait la scène d’un œil amusé, lança en donnant l’ordre au cocher de retourner au poste de police :

— On dirait bien que Cupidon a frappé !

— Qu’est-ce que tu racontes, Silas ? répondit-elle, surprise par son ton léger.

— Ne me dis pas que tu n’as pas vu comment il te regardait, le beau jeune homme. Tu ne le trouves pas charmant ?

— Silas, nous sommes au travail, dit-elle d’un ton sec.

— N’empêche, murmura-t-il avec un sourire en coin.

Ils laissèrent la conversation en suspens. Le silence, à peine troublé par le bruit des sabots sur le pavé mouillé, accompagna le reste du trajet.

05 Feb 2025

Griffintown-Chapitre 4

Thérèse, la nouvelle collaboratrice de Silas

18 mars, samedi après-midi

La porte du bureau des détectives s’ouvrit à la volée, ébranlant même le cadre. Une jeune femme fit irruption dans le bureau, telle une bourrasque, ses pas claquant sur le parquet, ses joues rougies par le vent froid de mars.

— Cet imbécile de planton a failli me barrer la route ! s’exclama-t-elle, le regard flamboyant d’indignation.

Elle était grande, plus que la plupart des femmes, et d’une allure saisissante. Elle arracha d’un geste vif son chapeau de feutre noir, orné d’une sobre garniture de ruban. Ses mains gantées s’attaquèrent ensuite aux boutons de son épais manteau de laine anthracite, dont le col était bordé de fourrure sombre. D’un mouvement sec, elle le fit glisser de ses épaules et suspendit le manteau sur une patère au mur, avant de jeter ses gants dans le chapeau qu’elle posa sur une autre, le tout avec une détermination presque théâtrale.

Sa robe de satin rouge cerise, inspirée des modes américaines, étincelait dans la pénombre du bureau, comme un feu inattendu dans la nuit. Le corset, impeccablement ajusté, dessinait une taille fine, tandis que le décolleté en cœur et les manches bouffantes lui donnaient une élégance dramatique. La jupe ample, descendant jusqu’au sol, dissimulait à peine des bottillons noirs raffinés. Des nœuds de velours parsemaient la robe, tandis que des bandes noires — une ceinture à la taille, un ourlet imposant, et un cache-cou de dentelle — soulignaient son style audacieux.

Mais ce n’était pas seulement sa tenue qui captait l’attention. Son visage, encadré par un chignon soigneusement tressé, révélait une beauté éclatante. Ses traits réguliers étaient relevés par un regard bleu-vert, vif et perçant, presque indomptable. Ces yeux semblaient tout voir, tout comprendre, en une fraction de seconde. Pourtant jeune, aucun sourire ingénu ni douceur enfantine dans ses expressions : cette femme affichait dans son port altier l’assurance d’une détermination sans faille.

— Thérèse !!! s’exclama soudain Kelly, se redressant d’un bond.

La surprise du détective semblait sincère, mais elle était bien pâle en comparaison de l’expression de Robert Morin. Ce dernier, encore novice dans l’équipe de Robinson, restait figé sur place, comme si la jeune femme incarnait une apparition irréelle. Robinson, quant à lui, observait la scène avec un calme impénétrable, bien que ses yeux trahissent une lueur fugace de satisfaction.

— Salut, Kelly, lança Thérèse avec un sourire en coin.

— Mais… qu’est-ce que tu fais ici ? bredouilla Kelly, visiblement désorienté.

Elle haussa légèrement les épaules, l’air à la fois désinvolte et sûr d’elle.

— Je viens vous aider. Tu ne leur as rien dit, Silas ?

Robinson, toujours impassible, fit un léger mouvement de tête, mais ne répondit pas immédiatement. Kelly, jetant un coup d’œil inquiet à son supérieur, insista :

— Chef, qu’est-ce qui se passe exactement ?

Robinson se contenta de poser une question laconique :

— Tu la connais, non ?

— Évidemment ! fit Kelly, encore sous le choc. La dernière fois que je l’ai vue, c’était, quoi ? Il y a deux ou trois ans ?

— Deux ans, rectifia Thérèse, croisant les bras avec un sourire malicieux. Tu étais venu te goinfrer au repas-surprise que maman avait organisé pour l’anniversaire de Silas.

Kelly éclata de rire à ce souvenir :

— C’est vrai ! Deux ans déjà. Dis donc, on dirait que tu as encore grandi depuis !

— Que veux-tu ? répondit-elle en haussant un sourcil. Je suis comme de la mauvaise herbe.

Ce commentaire eut l’heur de faire éclater Kelly de rire, arracha un sourire discret à Robinson, mais laissa Morin impassible, figé telle une statue de sel.

— Alors, Silas, où est mon bureau ? lança Thérèse avec un mélange de défi et d’insolence bien dosée.

— Tu t’installeras là, indiqua Robinson en désignant le bureau de Leclerc d’un geste sec. Et au travail, Thérèse : tu me vouvoieras et m’appelleras chef.

— À vos ordres, chef ! répondit-elle en esquissant un petit salut militaire, un sourire espiègle sur les lèvres.

Morin, enfin sorti de sa torpeur, fronça les sourcils avant de demander :

— Mais, chef, qu’est-ce qui se passe exactement ? Et… qui est cette… dame ?

Robinson haussa légèrement un sourcil, comme amusé par l’embarras visible de son jeune détective.

— Ah oui, c’est vrai : tu ne la connais pas encore. Thérèse est ma belle-fille.

— Bon… D’accord. Mais sauf votre respect, chef, qu’est-ce qu’elle fait ici ?

— Bonne question. Peut-être aurais-je dû vous prévenir. Vous savez tous les deux que Leclerc sera en convalescence pour une longue période. Nous ne pouvons pas compter sur lui avant plusieurs semaines.

— Pauvre Leclerc… dit Morin d’un ton attristé. Je suis allé le voir hier. Il est vraiment dans un sale état.

— C’est vrai, acquiesça Robinson. Et vous savez aussi que ses talents sont irremplaçables : il a monté notre système d’archives à partir de rien, sans compter sa connaissance approfondie des lois et sa capacité inégalée pour la recherche documentaire. De plus, il a installé notre chambre noire pour le développement des photographies, ce qui est essentiel pour nos enquêtes.

— Bien sûr, nous savons tout cela, approuva Morin. Il faudra quelqu’un pour le remplacer, c’est évident.

Un silence s’installa, durant lequel Robinson posa un regard tranquille, mais significatif sur Thérèse. L’attitude de son chef frappa enfin Morin.

— Vous plaisantez, chef, balbutia Kelly, écarquillant les yeux. C’est… c’est une femme ! Et elle est encore une fillette !

— Moi, une fillette ? répliqua Thérèse en arquant un sourcil, son ton mordant. Elle s’avança d’un pas assuré, fit un tour complet sur elle-même, laissant sa robe ample tourbillonner légèrement autour d’elle. Vous trouvez vraiment que je ressemble à une petite fille ?

— Non… enfin… ce n’est pas ce que je voulais dire, bredouilla Kelly, visiblement pris au dépourvu. Mais… travailler dans un poste de police, entourée de tous ces hommes, sans parler des criminels qui vont et viennent… Ce n’est pas sérieux, chef !

— Tu n’es pas le premier à me faire ces remarques, Kelly, répondit Robinson calmement. Le chef de police, le maire, et même le procureur général, Cartier, m’ont posé les mêmes questions.

— Cartier ? Georges-Étienne Cartier ? s’exclama Kelly, abasourdi.

— Lui-même, confirma Robinson d’un ton égal. Je le connais depuis l’enquête à Québec, celle sur l’épouse de mon ancien collègue O’Connell.

— L’affaire du Faubourg Saint-Louis ? murmura Morin.

— Oui. Nous avons gardé de bons liens depuis. Et je dois dire qu’il m’a accordé une certaine confiance en tant que policier. Comme il a une influence notable à Montréal…

— Notable ? Vous êtes modeste, chef, répliqua Morin avec un sourire. Vous trouvez toujours le moyen de nous surprendre.

Un nouveau silence tomba. Pendant ce temps, Thérèse s’avança vers le bureau de Leclerc, qu’elle examina brièvement. Tout était impeccable, comme toujours. Avec des gestes précis, elle ouvrit son sac et en sortit quelques objets : des cahiers, des crayons, deux photographies encadrées qu’elle disposa soigneusement sur le bureau, et enfin une petite statuette sculptée. Elle la porta doucement à ses lèvres avant de murmurer 

— Mon porte-bonheur.

***

Tout avait commencé la veille, lors de la soirée animée de la Saint-Patrick.

Robinson, comme à son habitude, était attablé chez lui pour le souper. Rosalie, son épouse, avait préparé un repas copieux, et Thérèse, sa belle-fille, partageait la table. Cela faisait maintenant une dizaine d’années que Robinson avait épousé Rosalie Cadrin-Dupuis, une femme à la personnalité forte et au regard franc. Veuve depuis son jeune âge, elle était déjà mère de deux enfants lorsqu’ils s’étaient rencontrés. Leur histoire avait débuté lors d’une enquête de Robinson à l’Asile de madame Dupuis, une institution qu’elle dirigeait avec un mélange rare de compassion et de pragmatisme. Cet endroit, qui accueillait les « mères célibataires », portait en lui une petite révolution : c’était Rosalie qui avait popularisé ce terme, en remplacement du cruel « femmes déchues » qui circulait encore trop souvent.

Rosalie avait hérité d’une belle fortune à la mort de son mari, un visionnaire parmi les premiers hommes d’affaires canadiens-français d’envergure à Montréal. Mais, femme dans un monde d’hommes, elle ne pouvait gérer directement l’entreprise. Elle avait donc choisi de vendre ses parts et de consacrer son énergie à offrir un refuge à ces femmes, transformant le manoir familial en un havre de paix.

Lorsque Robinson et Rosalie s’étaient mariés, elle avait confié l’Asile aux Sœurs de la Miséricorde pour s’installer avec son époux dans une Terrace House élégante du quartier Saint-Antoine. Ce foyer avait été leur cocon tranquille pendant plusieurs années, jusqu’à ce que Thérèse, fraîchement sortie du pensionnat chez les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, y revienne pour s’y établir.

Rosalie, avec sa vivacité coutumière, n’avait pas tardé à taquiner sa fille :

— Tu sais combien nous t’aimons, ma chère, mais tu ne veux tout de même pas passer tes belles années sous les jupes de ta mère. Il y a sûrement de beaux garçons qui attendent que tu leur fasses un signe.

Thérèse, imperturbable, leva un pied et montra ses bottillons bien lacés :

— Je n’ai pas encore trouvé chaussure à mon pied, répondit-elle.

Robinson, amusé, ajouta :

— Laisse-la donc, Rosalie. Tu sais bien qu’elle est capable de faire souffrir un homme toute une vie.

Thérèse ripostait invariablement en mimant un coup de poing sur l’épaule de son beau-père :

— C’est parce qu’il n’y a pas beaucoup d’hommes comme toi pour supporter une femme comme ma mère !

Ce genre d’échange, léger et affectueux, faisait partie des habitudes de la maison. Mais ce soir-là, pendant la Saint-Patrick, une ombre planait sur leur table. Silas Robinson avait la mine sombre, le regard rivé sur une assiette qu’il semblait ne pas voir. C’était inhabituel pour cet homme généralement impassible, dont le calme stoïque avait traversé bien des tempêtes.

Rosalie, attentive, sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas. Elle avait ce talent rare de faire parler même les plus taciturnes, mais, ce soir, l’ombre sur le visage de son mari semblait plus lourde qu’à l’ordinaire.

— Qu’est-ce qui te tracasse, Silas ? demanda-t-elle doucement, son ton mêlant douceur et fermeté.

Il leva les yeux, un sourire forcé effleurant ses lèvres avant de disparaître aussi vite qu’il était venu :

— Ce n’est rien, Rosalie. Les affaires du bureau, rien de plus.

Elle ne lâcha pas prise, s’appuyant sur la table, son regard insistant :

— Voyons, Silas. Depuis quand ne partage-t-on plus tout ?

Un silence pesant s’installa. Thérèse, attentive, observa son beau-père avec un mélange de curiosité et d’inquiétude, tandis que Rosalie attendait patiemment, son instinct lui soufflant que ce n’était pas qu’une simple affaire de bureau. En vérité, Rosalie était bien plus qu’une épouse pour Robinson : elle était devenue sa confidente. Depuis leur mariage, il n’hésitait pas à lui confier les secrets de ses enquêtes, conscient de la valeur de son esprit affûté. Son excellente éducation chez les Sœurs de la Congrégation et son instinct infaillible lui permettaient souvent d’ouvrir des perspectives auxquelles il n’aurait pas songé.

Après un moment, il finit par lâcher :

— Il est arrivé quelque chose à Leclerc.

Rosalie redressa la tête, alarmée.

— Leclerc ? Et quoi donc ?

— Il a été attaqué dans la rue par une bande de jeunes voyous.

— Dieu du ciel ! s’exclama-t-elle, le teint blême. Et comment va-t-il ?

— Pas très bien. Je suis passé le voir avant de rentrer. Il est salement amoché.

— Que c’est triste ! Mais pourquoi l’ont-ils attaqué ?

— Sans raison apparente… Parce qu’il est policier, probablement.

Thérèse, jusque-là silencieuse, bondit presque de sa chaise.

— Comment ça, « parce qu’il est policier » ?!

— Il habite Griffintown, répondit Robinson en haussant les épaules. C’est un quartier irlandais, assez violent. Les policiers y sont rarement les bienvenus.

— C’est le monde à l’envers, marmonna Thérèse en serrant les poings. Les bons se font massacrer, tandis que les méchants courent les rues en toute impunité.

— Bah, tenta Robinson avec une pointe de lassitude, il faut les comprendre un peu. Les Irlandais de Griffintown sont parmi les plus pauvres du Canada. Ils ont affronté des épreuves dont tu n’as pas idée : la famine, les maladies, et l’exil forcé d’un pays qu’ils aimaient. Ceux qui ont survécu, c’est parce qu’ils ont appris à se battre comme des diables.

— Tu es bien généreux, je trouve, envers ces brutes, rétorqua Thérèse, les bras croisés.

— Je n’excuse pas leur violence, précisa Robinson, mais je peux comprendre ce qui les pousse à agir ainsi. Et puis, il y a quelque chose que tu ignores peut-être, Thérèse : je suis un peu Irlandais moi-même.

— Toi ? Un British de la pire espèce ?

— Eh oui, figure-toi. J’ai passé mon enfance à Limerick, en Irlande, où mon père était pasteur anglican dans une paroisse au cœur d’une communauté catholique.

— Un anglican parmi les catholiques, fit Thérèse en secouant la tête. Ça n’a pas dû être drôle tous les jours.

— C’est le moins qu’on puisse dire. Mon père s’est donné beaucoup de mal pour gagner leur confiance, mais il se heurtait sans cesse à leur méfiance. À bout de ressources et de patience, il a décidé de revenir à Londres.

— C’était si terrible que ça ?

— Terrible ? Et encore, ce n’était rien comparé à ce qui se passait dans le nord de l’Irlande, en Ulster. Là-bas, c’était une véritable guerre : catholiques et protestants s’entretuaient. Parfois, littéralement.

Un silence pesa sur la pièce, chargé de l’écho de ces paroles. Robinson se redressa légèrement, sa voix grave résonnant encore :

— Ce genre de conflits… ce sont des guerres fratricides. Et elles perdurent encore aujourd’hui, sous d’autres formes.

Rosalie échangea un regard avec Thérèse. Ces longues phrases, ce ton empreint d’une gravité inhabituelle… Silas Robinson n’était pas homme à s’étendre en longs discours. Il était clair que ce qui était arrivé à Leclerc l’affectait bien plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Un silence pesant s’abattit sur la tablée, comme si les mots eux-mêmes avaient été frappés d’interdiction. Même le bruit des couverts s’estompa, laissant seulement le craquement du bois dans l’âtre pour remplir l’espace. Ce n’est qu’au moment où Rosalie apporta le dessert, une tarte à la farlouche parfumée, que la conversation reprit timidement.

— Leclerc ne sera pas sur pied avant longtemps, je suppose ? demanda Rosalie, rompant enfin le silence, son regard cherchant celui de son mari.

Robinson poussa un profond soupir, ses épaules se voûtant légèrement sous le poids de l’inquiétude.

— Il en a pour plusieurs semaines… si ce n’est plus, répondit-il gravement. Peut-être même ne reviendra-t-il jamais.

— C’est ton adjoint le plus proche, dit-elle doucement.

— À qui le dis-tu ! s’exclama Robinson, sa voix chargée d’une amertume contenue. Nous avons bâti ensemble le service des détectives de la police de Montréal. Avant cela, il avait été mon adjoint lorsque j’étais encore détective privé. Qu’est-ce que je vais faire sans lui ?

Le silence retomba un instant, lourd comme une chape. Puis, d’un ton réfléchi, Thérèse déclara :

— Il faudra que tu lui trouves un remplaçant.

— C’est vite dit. Leclerc est irremplaçable.

Thérèse croisa les bras, un éclat de défi dans le regard.

— Les cimetières sont pleins de gens irremplaçables, répondit-elle du tac au tac.

— Peut-être, concéda-t-il. Mais qui ?

— Pourquoi pas moi ?

Rosalie et Robinson se tournèrent vers elle comme si elle avait proféré un blasphème.

— Toi ? s’étrangla Rosalie.

— Oui, moi ! répliqua Thérèse, une lueur malicieuse dans les yeux. Qu’est-ce que tu en penses, Silas ?

Robinson demeura interdit, cherchant ses mots. Il n’avait jamais voulu que les enfants de Rosalie l’appellent « papa ». « Vous n’avez qu’un seul papa », leur disait-il souvent. Mais à cet instant, il sentit le poids d’une autorité qu’il aurait préféré ne pas exercer.

— Voyons, chérie, dit-il enfin, avec un ton qui se voulait apaisant. Tu es capable de beaucoup de choses, c’est indéniable. Mais policier… Ce n’est pas un métier pour une femme.

Thérèse esquissa un sourire ironique.

— Je ne veux pas être policier. Leclerc n’était pas non plus policier, mais avocat. Et toi, d’ailleurs, tu étais détective privé avant qu’on te recrute.

— Certes, mais j’ai quand même été policier à Londres avant cela.

— Leclerc, lui, ne l’était pas, répliqua Thérèse du tac au tac. Tu as souvent vanté son travail : ses prises de notes impeccables, sa recherche documentaire minutieuse, ses photographies. Tu n’as jamais dit qu’il affrontait des bandits ou qu’il se battait sur le terrain.

Robinson réfléchit un instant, jouant distraitement avec la lame de son couteau.

— Effectivement, concéda-t-il. Leclerc avait ses forces et ses faiblesses. Le travail de terrain n’était pas pour lui. Kelly et Morin s’en chargeaient très bien. La plupart du temps, Leclerc restait en retrait. C’est d’ailleurs pour ça qu’il n’a pas pu se défendre correctement quand il a été attaqué. Il n’avait pas l’habitude de ce genre de situations. Kelly, lui, aurait réagi autrement.

— J’en reviens donc à ma proposition, dit-elle en se redressant légèrement. Écoute, Silas, je suis pleine de ressources. J’étais l’une des meilleures élèves du collège. Tu n’as qu’à demander aux Sœurs.

— Ça, je le sais bien. Mais tu n’as pas la formation.

— Tu sais que je voulais être avocat en sortant du collège. J’avais même commencé à étudier les lois pour me préparer. Mais une femme ne peut pas devenir avocat, n’est-ce pas, maman ? Ce n’était pas ton rêve non plus, à ton époque ?

Rosalie, qui avait observé l’échange avec attention, prit la parole d’un ton mélancolique.

— C’est vrai, admit-elle. J’avais moi aussi pensé devenir avocat, comme ton grand-père.

— Et pourtant, tu m’as encouragée à étudier le droit, insista Thérèse, comme tu l’as fait pour Aimé.

— Oui, c’est vrai, concéda Rosalie, son regard se perdant dans le vide. Mais les temps ne sont pas encore mûrs pour nous, les femmes. Et cela me désole.

— Je suis certaine que j’aurais fait un excellent avocat. Au collège, on organisait des joutes rhétoriques, et je gagnais toujours. J’aime lire, étudier, et je suis curieuse de nature. En rédaction, j’étais toujours la première de ma classe. Pourquoi pas moi, Silas ?

Robinson écoutait attentivement la conversation entre Rosalie et Thérèse, les coudes posés sur la table, ses doigts croisés sous son menton. Ses yeux allaient de l’une à l’autre, comme s’il évaluait les arguments dans un débat judiciaire. Finalement, il rompit son silence.

— C’est vrai que tu as des qualités indéniables pour la recherche documentaire, dit-il en hochant lentement la tête.

— Absolument ! Tu sais, en classe, j’étais souvent sollicitée pour faire des exposés. Les Sœurs m’ont toujours félicitée pour ma rigueur. Et, si je peux me permettre, j’étais capable d’argumenter comme un avocat.

Rosalie, qui débarrassait les assiettes, se retourna vers elle avec un sourire affectueux.

— Ça, je peux le confirmer, répondit-elle en riant. Je ne compte plus le nombre de discussions interminables qu’on a eues sur tous les sujets possibles. C’est rare que j’avais le dernier mot avec toi.

— Tu exagères, maman. Je suis une bonne petite fille, voyons. Et puis, tout le monde sait que mes parents ont toujours raison, ajouta-t-elle avec une fausse modestie, un sourire en coin.

Cette remarque déclencha un éclat de rire général qui dissipa la tension. Le dessert terminé, Rosalie reprit sa tâche, tandis que Robinson, toujours pensif, brisa à nouveau le silence.

— Dis-moi, Thérèse, tu es vraiment sérieuse dans ta proposition ?

— Mais oui, Silas. Je suis libre de mes actions et prête à prendre la relève dès maintenant.

— Et ton emploi chez le photographe ? Perrault, c’est bien ça ?

— Perrault, confirma-t-elle en haussant les épaules. Bah, il pourra se passer de moi. Au fait, Silas, tu disais que Leclerc était le photographe attitré de la police ? Eh bien, ça, je sais faire aussi.

Robinson fronça légèrement les sourcils, visiblement plongé dans une réflexion intense. C’est alors que Rosalie, déposant un plateau sur le buffet, intervint avec un mélange de douceur et de fermeté :

— Ma pauvre fille, travailler pour la police, ce n’est pas comme prendre des photos de mariage. Tu seras entourée d’hommes qui ne te feront pas de cadeau, je te le garantis.

Thérèse, indomptable, redressa ses poings et les agita légèrement avec un sourire narquois.

— Je suis capable de me défendre, crois-moi !

— Ça, je n’en doute pas. Mais ce métier reste dangereux.

— Certainement. J’en conviens. Mais, Silas, n’as-tu pas dit que Leclerc évitait toujours les situations dangereuses ?

— Effectivement, admit Robinson, ses doigts tapotant doucement la table. On faisait en sorte qu’il reste loin des criminels. Avec son gabarit, il n’aurait eu aucune chance de toute façon.

— Alors voilà, reprit Thérèse, imperturbable. Je pourrais me limiter au travail de bureau. Tu le dis toi-même : pour la recherche documentaire, on passe plus de temps dans une bibliothèque que dans la rue.

Robinson acquiesça, mais son regard demeurait prudent.

— C’est certain, oui. Cependant, en tant que photographe, tu devras examiner des cadavres. Et je te préviens : nos cadavres ne sont pas très beaux à voir.

Thérèse, loin de se laisser intimider, redressa le menton, un éclat de défi dans les yeux.

— Mais je ne suis pas une catiche, tu sais bien ! … Alors, qu’est-ce que tu en penses, Silas ?

Un long silence s’installa. Robinson baissa la tête, ses mains serrées devant lui, visiblement partagé entre sa raison et l’audace de Thérèse. Enfin, il releva les yeux et répondit d’un ton mesuré :

— Je vais y réfléchir.

— Sérieusement ? demanda Thérèse, un sourire triomphant prêt à éclore.

— Sérieusement, confirma Robinson en se levant lentement de sa chaise. Mais laisse-moi dormir là-dessus.

Le ton de sa voix, bien que grave, portait une lueur de considération. Thérèse, satisfaite d’avoir semé une graine dans l’esprit de son beau-père, se leva à son tour, un sourire discret aux lèvres. Rosalie, elle, observait la scène avec une pointe d’appréhension, mais aussi une fierté qu’elle ne chercha pas à dissimuler.

29 Jan 2025

Griffintown-Chapitre 3

À la taverne de Kate Scanlan

18 mars, samedi matin

En franchissant la lourde porte de la taverne de Kate Scanlan, Robinson et Kelly furent instantanément enveloppés par une vague de chaleur dense, un choc brutal après le froid mordant qui régnait au-dehors. L’air, saturé des effluves de tabac, de bière tiède et de bois brûlé, avait une lourdeur presque étouffante, contrastant avec le vent glacé qui s’était infiltré jusque dans les moindres recoins de leurs manteaux. À leurs pieds, la neige fondue sur leurs bottines formait de petites flaques qui reflétaient les ombres dansantes projetées par le feu crépitant dans l’âtre. Les joues rouges et engourdies des deux hommes reprenaient peu à peu leur teinte naturelle sous l’effet de la chaleur.

Kelly, toujours prompt à détendre l’atmosphère, retira son chapeau melon d’un geste fluide et défit son écharpe en laine. Son regard parcourut la pièce, un sourire naissant au coin des lèvres.

— Rien de tel que la chaleur d’une taverne pour oublier un hiver montréalais, murmura-t-il, avec un clin d’œil à Robinson.

— Tiens ! Tiens ! Voilà les bloody hounds !

La voix, teintée de moquerie, s’éleva dans la salle presque vide, attirant immédiatement l’attention. Robinson et Kelly, habitués à ce genre d’accueil, ne bronchèrent pas, bien que Kelly décochât un bref regard noir dans la direction de l’auteur de cette provocation.

La taverne de Kate Scanlan, plus vaste que la plupart des établissements similaires que Kelly avait fréquentés (et Dieu sait qu’il en connaissait), semblait presque une salle de bal… du moins si on oubliait les tables et chaises en désordre. Les traces d’un mur mitoyen récemment abattu, encore visibles malgré un plâtrage sommaire et une couche de peinture appliquée à la va-vite, témoignaient d’un agrandissement récent.

À cette heure matinale, le lieu respirait encore la gueule de bois de la veille. Un colosse roux, armé d’un balai trop court pour sa stature, arpentait le parquet recouvert de sciure, tentant tant bien que mal de masquer les preuves de la nuit passée : flaques collantes de bière, tessons de verre et éclats de vomissures. Son regard sombre se posa un instant sur les détectives, chargé d’hostilité à peine voilée.

Kelly, méfiant, le surveilla du coin de l’œil, mais Robinson, imperturbable, se dirigea d’un pas assuré vers le bar. Là, derrière le comptoir, une grande femme à la carrure imposante essuyait des verres avec une vigueur presque agressive. Ses cheveux châtains épars encadraient un visage rougeaud où l’agacement semblait avoir élu domicile.

— Kate Scanlan ? demanda Robinson, sa voix ferme brisant le silence.

— Qui la demande ? répliqua-t-elle, plissant les yeux avec méfiance.

Robinson et Kelly, parfaitement synchronisés, sortirent leurs plaques et les tendirent, Robinson ajoutant sans détour :

— Silas Robinson, chef des détectives de la police de Montréal.

Scanlan, loin d’être impressionnée, ne s’interrompit pas, continuant à frotter son verre avec une insistance presque comique. Elle lança un regard oblique à Robinson et, d’un ton tranchant, déclara :

— Et qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Je parle pas aux bloody hounds.

Robinson se pencha doucement au-dessus du comptoir et, avec un calme glaçant, répliqua en gaélique :

— Mais à moi, tu vas parler. Crois-moi.

La réaction de Scanlan fut immédiate. La surprise fit vaciller son masque d’hostilité. Elle avait visiblement identifié l’accent britannique de Robinson, mais qu’un homme comme lui maîtrise le gaélique, voilà qui la déconcertait profondément.

— Tiens donc, un British qui parle gaélique, lança-t-elle.

— Et un British qui t’en fera voir de toutes les couleurs si tu ne réponds pas à mes questions, répliqua Robinson, toujours en gaélique, sa voix plus basse, presque menaçante.

Derrière lui, Kelly observait la scène avec un amusement à peine contenu, le coin de sa bouche trahissant un sourire espiègle. Robinson avait clairement pris le contrôle de la situation, et Kelly n’aurait raté ce spectacle pour rien au monde.

La conversation reprit en anglais, avec une tension palpable dans l’air.

— Alors ? Qu’est-ce que vous voulez ? lança Kate en se croisant les bras comme pour se protéger d’une intrusion inattendue.

— Vous savez qu’on a trouvé un mort dans la ruelle, juste à côté ?

— Ah bon ? Première nouvelle.

— Hé oui, ma chérie, intervint Kelly. Un mort. Et ne fais pas semblant de ne pas me reconnaître.

Un éclair traversa les yeux de Kate, vite remplacé par une ironie cinglante.

— Ah oui. Kelly, the pain in my ass. Ça faisait longtemps que tu n’étais pas venu m’emmerder. Qu’est-ce que tu deviens ?

— Toujours policier. Et toi, toujours Fenian ?

La remarque moqueuse de Kelly fit l’effet d’une allumette sur un baril de poudre : le colosse roux suspendit son balayage. L’homme, une force de la nature, fixait maintenant la scène avec la vigilance d’un chien de garde, ses larges mains resserrant le manche du balai.

— Holà ! Qu’est-ce que tu racontes ? Je connais pas ces types, moi, lança Scanlan, ses mains sur les hanches dans une posture de défi.

Kelly répondit par un ricanement méprisant, suivi d’un bref « pffft ! ». Un silence lourd suivit, assez long pour que Robinson, imperturbable, reprenne la parole.

— Madame Scanlan, je vais répéter ma question une dernière fois, et j’attends une réponse claire. Êtes-vous au courant qu’il y a un cadavre dans votre ruelle ? Parce que c’est bien votre ruelle qui mène à votre étable, n’est-ce pas ?

Les mots claquèrent comme un fouet, provoquant une étincelle de nervosité dans les yeux de Kate. Elle croisa les bras et répondit, son ton plus mesuré, mais toujours chargé d’agacement :

— Certainement. C’est ma ruelle, et c’est mon étable. Mais écoutez, en arrivant ce matin avec Tom (elle fit un signe nonchalant vers le colosse roux, toujours en position d’alerte), j’ai bien vu les deux constables et leur maudit cordon qui bloquait l’entrée.

— Et ça ne vous a pas intriguée de savoir ce qui se passait ?

— J’aime pas les bloody hounds, et je me tiens loin d’eux. Vous devriez le savoir. Mais dites-moi… il y a vraiment un cadavre ?

— Oui, ma chèrie. Un beau cadavre tout frais, répliqua Kelly avec un sourire narquois, savourant l’effet de ses mots à l’évidence.

— Et comment diable a-t-il bien pu arriver là ? 

— C’est justement ce qu’on aimerait savoir, répondit Robinson.

— Mais j’en sais rien, moi ! Vous croyez quoi ? Que je passe mes nuits à surveiller la ruelle ? lança-t-elle en haussant les épaules, exaspérée.

— Cet homme ne serait pas sorti de chez vous cette nuit, par hasard ? 

— De chez moi ? Comment voulez-vous que je le sache ?

— À quelle heure avez-vous fermé hier soir ?

Kate hésita, cherchant dans ses souvenirs vraisemblablement, avant de répondre :

— Comme d’habitude, à 2 h… Non, attendez. Il y avait fête hier. On a gardé les portes ouvertes jusqu’à 3 h. Oui, c’est ça. Tom et moi, on a fermé à 3 h. Hein, Tom ?

Le colosse acquiesça d’un mouvement lent et lourd, ses épaules massives se soulevant comme les branches d’un vieux chêne ployant sous le vent.

— Il devait y avoir du monde.

— Parbleu, c’était la Saint-Patrick ! Ici, c’est toujours plein à craquer pour la Saint-Patrick. De vraies ripailles, je vous le dis ! Tom et moi, on était morts de fatigue à la fin de la soirée. Hein, Tom ?

Fidèle à lui-même, Tom opina à nouveau, silencieux mais imposant.

— Bien sûr, soupira Kelly avec un ton mi-sarcastique, mi-paternaliste. La Saint-Patrick : beaucoup de travail, mais aussi beaucoup d’argent qui rentre dans la caisse. Pauvre petite chérie, j’ai tellement pitié de toi…

Kate lui lança un regard glacial, ses doigts crispés sur le bord du comptoir, ses jointures blanchissant sous la pression.

— En tout cas, il y a des Irlandais qui savent s’amuser sans passer leur temps à emmerder les autres, rétorqua-t-elle sèchement.

— C’étaient des habitués ? Demande Robinson.

— Pour la plupart, oui.

— Tout s’est bien passé hier soir ? Pas de bagarres, pas de soucis particuliers ? 

— Non, tout s’est déroulé comme d’habitude. J’avais demandé à des amis de venir jouer de la musique et chanter. Les gens étaient joyeux. C’était la fête.

— Ça m’étonnerait! marmonna Kelly avec un sourire en coin. Ces maudits Irlandais, dès qu’ils ont une occasion, ils se soûlent et finissent par se taper dessus.

— T’en sais quelque chose, hein, Kelly ? lança Scanlan.

— Je serais bien surpris qu’il n’y ait pas eu de bagarres hier soir. Bien surpris, ajouta Kelly avec un ricanement.

Un silence chargé de tension s’étira avant que Scanlan ne rompe l’atmosphère d’un ton légèrement défensif :

— Il y a eu une petite rixe à la fin de la soirée. Rien de grave.

— Qu’entendez-vous par « rixe » ? Demanda Robinson.

— Bah ! Quelques gars qui se chauffent la tête pour des bêtises. Ça arrive tout le temps. Dans ces cas-là, Tom intervient et les met à la porte.

— Et qui étaient ces gars-là ?

— Avec la foule qu’il y avait ici hier, pensez-vous vraiment que je me souvienne de tout le monde ? lança-t-elle, en croisant les bras avec une posture défensive.

— Vous avez dit que c’étaient des habitués, 

— Pour la plupart… oui.

Quelque chose dans sa posture suggérait qu’elle s’efforçait de retenir des informations. Ses mots semblaient calculés, mesurés, et cela n’échappa pas aux deux hommes.

Kelly s’avança légèrement, un sourire narquois au coin des lèvres.

— Écoute, ma chérie, lança-t-il avec une douceur aussi fausse qu’un sous noir. Arrête de nous envoyer promener. Il y a un cadavre dans ta cour, tu comprends ça ? Peut-être que t’es responsable de sa mort, après tout. Hein ? Peut-être qu’il va falloir t’arrêter. Qu’en pensez-vous, chef ?

Son regard moqueur se tourna vers Robinson, mais l’effet sur Scanlan fut immédiat. Ses traits se figèrent en un masque de colère froide, ses yeux flamboyant d’une rage contenue. C’était comme si elle cherchait à foudroyer Kelly du regard, chaque mot semblant avoir attisé un feu latent.

— Reprenons, madame Scanlan, dit Robison. Il y a eu une bagarre dans votre taverne. Pouvez-vous décrire exactement ce qui s’est passé ?

— Bah, c’était un de nos habitués : Michael Murphy. Il était venu fêter avec sa femme. C’est un bon gars, Murphy, mais… disons qu’il a la tête chaude quand il a un coup dans le nez.

— Et alors ? continua Robinson, son ton devenant plus incisif alors que son regard ne quittait pas son interlocutrice.

Scanlan pinça les lèvres avant de poursuivre, visiblement agacée d’avoir à revivre l’incident.

— Ben, j’ai cru comprendre qu’il a accusé un autre gars de… de lorgner sa femme. Ils se sont cherchés des noises, bousculés, criés dessus. Ça a tourné au vrai grabuge : ils ont renversé des tables, des chaises, et puis ils se sont tapés dessus comme deux coqs de combat. Une vraie débandade ! Heureusement, Tom s’en est mêlé. Il les a sortis, et après ça, tout est revenu à la normale.

— L’autre gars, c’était qui ? demanda Kelly.

— Aidan Walsh. Un autre habitué, lui aussi.

— Et tu dis que Tom a sorti les deux hommes en même temps ?

— Évidemment. Il est fort comme un bœuf, mon Tom.

Les deux détectives tournèrent leurs regards vers le colosse roux, toujours planté dans un coin, son balai négligemment appuyé contre une table. Il semblait être une sculpture de marbre, massive et silencieuse, mais ses yeux brûlaient d’une intensité contenue.

— C’est vrai qu’il est bien bâti, ton Tom, fit remarquer Kelly. À voir ses bras, il pourrait assommer un homme d’un seul coup de poing. Même le tuer avec un couteau, qu’en dis-tu ?

À ces mots, le colosse fit un pas en avant, son regard flamboyant de colère. Le bois du plancher craqua sous son poids, et la salle entière sembla retenir son souffle. Kelly pivota lentement pour lui faire face, son sourire se transformant en une expression de défi, ses yeux s’enfonçant dans ceux de Tom comme deux adversaires mesurant leur force avant l’affrontement.

Le moment était tendu, l’air lourd de non-dits et de colère.

— Assez. On se calme, intervint Robinson.

L’autorité de Robinson fit l’effet d’un seau d’eau froide. Tom se redressa, ses poings encore serrés, mais il recula lentement, se contentant de fixer Kelly d’un regard promettant de futures représailles. Le détective, quant à lui, fit un pas en arrière avec un haussement d’épaules nonchalant, mais un éclat amusé persistait dans son regard.

— Alors, madame Scanlan, revenons à nos moutons. Est-ce que ces deux hommes se connaissaient ?

Scanlan détourna son attention du face-à-face menaçant entre Kelly et Tom, relevant légèrement le menton pour répondre d’un ton las :

— Oui, ils se connaissaient. Mais ils ne venaient jamais ensemble ici.

— Et après la bagarre ? Vous pouvez nous en dire plus sur ce qui s’est passé ?

Scanlan haussa les épaules, comme si elle racontait une scène mille fois répétée.

— Mais… comme je vous l’ai dit, Tom les a pris par le collet et les a foutus dehors. Quoi dire de plus ?

— J’aimerais avoir plus de détails, insista Robinson.

— Il les a attrapés par le collet, soulevés de terre comme des fétus de paille, et les a traînés jusqu’à la porte. Hein, Tom ?

Le colosse roux, figé dans un silence pesant, hocha lentement la tête. Pourtant, son regard restait obstinément fixé sur Kelly, chargé d’une tension palpable.

— Ça devait crier, chahuter autour des deux hommes ? 

— Quelques-uns, oui… mais surtout la femme.

— La femme ? Robinson arqua un sourcil.

— La femme de Murphy, précisa-t-elle, son impatience perçant dans sa voix. Elle hurlait à pleins poumons, leur disait d’arrêter leurs bêtises. Et quand Tom les a attrapés, c’est lui qu’elle a pris à partie : Elle lui criait de lâcher son homme, que c’était pas de sa faute.

— Ensuite ?

— Vous voulez dire, après que Tom les ait jetés dehors ?

— Oui, confirma Robinson calmement. Qu’est-ce qui s’est passé après ?

— Ben, Tom est rentré comme si de rien n’était. Et la femme de Murphy, elle, l’a bousculé en sortant.

— Elle est sortie tout de suite après eux, donc ?

— Exactement.

— Vous souvenez-vous de l’heure ?

Un léger silence s’installa, tandis que Scanlan triturait nerveusement le tissu de son tablier, évitant brièvement le regard perçant de Robinson.

— Je sais pas trop. C’était vers la fin de la soirée.

— Soyez plus précise.

Scanlan fronça les sourcils, cherchant vraisemblablement dans ses souvenirs.

— Ben… on a fermé une heure après. Ça devait être autour de 2 h.

Robinson échangea un regard rapide avec Kelly, qui haussa imperceptiblement les épaules. L’affaire commençait à prendre forme, mais des éléments importants manquaient encore.

Robinson se tourna vers Tom, qui n’avait toujours pas prononcé un mot depuis leur arrivée dans la taverne. Le colosse, droit comme un piquet, semblait aussi impassible qu’un rocher au milieu d’un torrent, son regard rivé dans un vide indéchiffrable.

— Ça s’est passé comme ça, Tom ? demanda Robinson.

— Ouaip, répondit Tom sans ciller.

— Et après avoir mis les deux hommes dehors, tu es resté un moment à l’extérieur ?

— Pas longtemps, répondit-il en haussant légèrement les épaules, comme si la question n’avait pas grande importance.

— Qu’est-ce qui s’est passé dehors ? Ils ont continué à se battre ?

— Ben non. Ils étaient trop saouls pour ça, fit-il d’un ton neutre. Ils essayaient juste de se relever.

— Et la femme ? Elle était là aussi ?

— Non. Elle est sortie quand moi, je rentrais. Après, j’en sais rien.

Robinson plissa légèrement les yeux, pensif, son regard passant de Tom à Scanlan.

— Et ces deux gars-là, on peut les trouver où ?

— Murphy habite tout près. Je vais vous écrire l’adresse. Mais Walsh…

Elle marqua une pause, hésitante, et son regard vacilla un instant avant de se poser sur Robinson.

— Lui, je sais pas.

Elle attrapa un morceau de papier et, d’une écriture rapide et anguleuse, griffonna quelques mots avant de tendre le billet à Robinson.

— Murphy, ce n’est pas un mauvais gars, ajouta-t-elle, adoucissant son ton, presque compatissante. Un bon catholique, toujours prêt à aider à la paroisse Saint-Patrick. Mais quand il boit… eh bien, il devient un peu… turbulent, disons.

Robinson prit le papier, le rangea dans sa poche intérieure et inclina légèrement la tête pour remercier Scanlan et Tom. Tous deux le fixèrent du regard, méfiants et silencieux, jusqu’à ce que la porte se referme derrière lui et Kelly.

Dehors, l’air glacial les heurta comme une gifle, balayant instantanément la chaleur étouffante de la taverne qui s’était infiltrée dans leurs manteaux. Le vent mordant, chargé de grains de neige virevoltants, s’engouffrait dans les moindres interstices de leurs vêtements, défiant écharpes nouées et manteaux épais.

— Bon sang, on ne sy fait jamais à ce froid, grogna Kelly, ses mains enfoncées profondément dans ses poches.

Robinson, impassible, répondit d’un hochement de tête avant d’observer les trottoirs inégaux, où un mélange de neige fondante et de boue gelée formait un terrain traître. À chaque pas, leurs bottines s’enfonçaient légèrement, produisant un craquement sourd. Les trottoirs en bois, déformés par l’humidité et les intempéries, rendaient leur marche encore plus périlleuse.

— On marche, déclara Robinson.

Kelly haussa un sourcil, scrutant brièvement les alentours dans l’espoir de voir un cab, mais l’air glacial semblait avoir découragé les cochers autant que les passants.

— Bien sûr, chef. Rien de mieux qu’une promenade pour se réchauffer.

Les deux hommes avancèrent, leurs souffles s’élevant en nuages de vapeur dans l’air immobile. Chaque pas résonnait dans le calme matinal, un contraste frappant avec l’atmosphère de la taverne qu’ils venaient de quitter. La lumière pâle du jour perçait à travers un voile de nuages, illuminant les pavés luisants et les monticules de neige grise entassée contre les murs des bâtiments.

Le froid s’accrochait à eux comme une seconde peau, leurs visages rougis par le vent, mais aucun des deux ne ralentissait. Ils marchaient d’un pas décidé vers le poste de police du marché Bonsecours, leurs bottines claquant contre les planches humides des trottoirs. Chaque mouvement semblait rythmé par la détermination, comme si le froid mordant n’était qu’un obstacle de plus à surmonter dans cette affaire.

— Qu’est-ce que vous en pensez, chef ? demanda Kelly après quelques pas.

Robinson resta silencieux, le regard fixé droit devant lui, ses bottines crissant sur la neige gelée. Pendant un instant, le vent seul sembla leur tenir compagnie, tourbillonnant autour d’eux avec une insistance presque moqueuse.

— Je regrette d’avoir laissé partir le cadavre trop tôt, finit-il par répondre d’une voix posée mais teintée de frustration. Scanlan aurait pu l’identifier. C’est une erreur de ma part.

Kelly haussa les épaules en resserrant son écharpe contre le vent mordant.

— On pourra toujours lui demander de venir à la salle d’autopsie, proposa-t-il.

— Oui, mais ça nous fait perdre du temps, rétorqua Robinson, son ton devenant plus ferme. Et le temps est une denrée précieuse, surtout dans une affaire de meurtre.

Kelly laissa échapper un soupir, une volute de vapeur s’élevant dans l’air glacial.

— En tout cas, ça semble être une affaire plutôt simple. Deux hommes qui se battent pour une femme, ça dégénère… Rien de bien original là-dedans.

— Peut-être. Mais quelque chose ne colle pas. L’homme est mort autour de 3 h, selon nos premières estimations. Il faudra attendre l’autopsie pour être fixés.

— Les deux hommes ont été jetés dehors vers cette heure-là, non ?

— Pas exactement, corrigea Robinson en secouant légèrement la tête. Et il y a la femme. Elle les a suivis.

— Justement. Ils ont peut-être continué à se battre pour elle dehors.

— Peut-être. C’est une possibilité. Mais je veux entendre ce que Murphy a à dire.

— Et l’autre, Walsh ?

Robinson expira profondément, son souffle se transformant en un nuage éphémère dans l’air froid.

— On devra trouver son adresse. Je sais que tu n’aimeras pas ce que je vais dire, mais Leclerc aurait déjà mis la main dessus.

Kelly éclata d’un rire franc, un son qui résonna dans les rues presque désertes.

— C’est bien pour ça qu’on a besoin de lui. Le travail de bureau, très peu pour moi.

— C’est vrai, mais Leclerc serait incapable de faire ce que tu fais.

— En tout cas, je ne me serais pas laissé étriller par ces petits morveux.

— Ça, c’est sûr. Ce sont eux qui auraient fini à l’hôpital.

Ils éclatèrent de rire ensemble, leurs rires se mêlant aux bruits du vent, un écho inattendu dans le calme glacé de la ville. Leur bonne humeur fut de courte durée, et après quelques instants de silence, Kelly s’arrêta brusquement, fixant Robinson d’un regard sérieux.

— Si vous le permettez, chef, je vais passer voir Leclerc à l’hôpital.

Robinson hocha la tête sans hésiter.

— Fais donc. Ça lui fera plaisir.

Kelly inclina légèrement la tête avant de s’éloigner d’un pas rapide, ses bottines claquant contre le bois gelé du trottoir. Robinson resta un instant immobile, observant son collègue s’éloigner, avant de reprendre sa marche, seul, dans les rues vers le poste de police.

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